Nous voilà tous bouleversés par ces victimes, endeuillés avec leurs familles, mais surtout atterrés par la régression de régions entières du globe  dans la barbarie et la folie, érigées en système de domination et de conquête (Da’ech, Al Qaïda, Boko Haram, Shebab, Talibans, AQPA, Al-nosra, et toutes leurs ramifications de la Mauritanie à l’Indonésie…)

            Notre gigantesque réaction populaire et internationale doit englober ces pays trop oubliés. Nos attentats nous rappellent brutalement que là-bas, c’est le… quotidien. Pas un seul jour ne passe (Liban compris), sans attentats, terrorisant des populations entières, faisant d’incalculables victimes.

            Mais pour la France, je me risque à poser une question politiquement taboue, car je revendique la liberté d’expression[1]. Les odieuses caricatures du Prophète du Coran dans Charlie Hebdo, ne relèvent-elles pas aussi de la violence extrême ? Elles ont blessé, heurté, meurtri des foules immenses de croyants et pas seulement les extrémistes, mais nos frères musulmans  modérés, bien insérés dans notre société. Combien en gardent une profonde amertume, qu’ils ne peuvent évidemment exprimer, sous peine d’être lynchés médiatiquement malgré la dite liberté d’expression.

            Les chrétiens peuvent bien le comprendre, devant eux-aussi subir en silence des blasphèmes dégueulasses de leur Seigneur et de sa Mère. Mgr Pierre Claverie, évêque d’Oran – martyre lui-aussi de la liberté d’expression :

 

«  Nous devons subir silencieusement les absurdités de ceux qui dénigrent, déforment, ridiculisent nos convictions… Faudra t-il se laisser égorger en silence ? Est-ce faire de la politique que de crier son désarroi devant la terreur ? »

 

Quand plus rien n’est sacré, la vie humaine ne l’est pas non plus.

 

On ne tourne pas en dérision de manière aussi vulgaire, ce qu’il y a de plus sacré pour l’être humain. Et quoi de plus sacré au monde, de plus intime que la relation personnelle avec son Dieu ? Quand on peut se moquer agressivement d’une religion, on casse ce droit humain fondamental : la liberté de croire. Il y a déjà tant de personnes, de choses, de situations que l’on peut tourner en dérision, pourquoi en rajouter dans ce domaine sensible entre tous ?

« La sacralisation de la dérision et de l’injure ne peut produire en retour que la haine. (…) Mais il faut extirper les causes de ces violences si l’on veut pour l’avenir s’épargner le chaos. A un journaliste qui m’interrogeait hier : «  Monseigneur êtes-vous Charlie ? » j’ai répondu : « laissez-moi d’abord être moi-même, c'est-à-dire chrétien.  (Mgr Rey,11.01.15)

            Paradoxes : On ne cesse d’encourager à juste titre le dialogue inter-religieux, mais en même temps, on laisse faire ces écœurantes attaques contre l’Islam, sans avoir le courage de se faire leur voix pour exprimer leur, et donc notre désapprobation[2].

            On veut heureusement protéger les musulmans ouverts et modérés contre toutes représailles et tout amalgame et on laisse faire ces agressions d’une violence inouïe. Comment peut-on écrire : «  le Coran c’est de la m…» quand on sait que pour 1 milliard 200 000 personnes, il est leur intouchable charte de vie ?

            Je dis : non et non ! Respectez mon frère musulman ! On censure, heureusement, les satires anti-sémites, mais on laisse faire celles islamophobes et christianophobes (les dernières n’impliquant évidemment aucun risque, les chrétiens n’en n’étant plus au XIIème siècle !) Honnêtement, peut-on faire de l’argent en crachant sur les croyants? En appelant à chier sur vos crèches comme vœux de Noël ?

            On appelle à juste titre à la cohésion sociale, à la convivence nationale et l’on applaudit  aux caricatures et slogans qui ne font qu’attiser la haine, exaspérer les tensions, pousser à la vengeance.

 

«  Je dis à ceux qui sont détenteurs de la liberté d’expression : «  Trempez deux fois votre encre dans l’encrier, pensez aux conséquences pour les autres, pour le pays !  Il y a des moments dans l’histoire où il est essentiel de faire preuve de retenue. Il faut faire attention à ce que l’on dit et dessine, il en va de la vie humaine. [3]»

 

La liberté d’expression n’a-t-elle pas des limites  comme la liberté tout court : ( je ne puis tuer quand j’en ai envie) Elle en a déjà pour la diffamation. Des autorités chrétiennes ou musulmanes auraient-elles pu faire des procès en diffamation ?

 

En Allemagne, Autriche, Irlande, la loi interdit les atteintes au sacré. Elémentaire prudence !

Jésus Lui-même semble mettre un lien entre le meurtre et l’insulte : «  On vous a dit : «  tu ne tueras pas et si quelqu’un tue, il en répondra au tribunal. Eh bien  moi, je vous dis : «  si quelqu’un dit à son frère raka (tête sans cervelle, crétin) en répondra au Sanhédrin… » (Mt 5,21). Oui, des paroles peuvent tuer !

«  Le sacré exige révérence et respect. Faute de quoi, c’est le chaos. Nulle part, jamais, depuis qu’il y a des hommes, il n’a été licite de tout dire.[4] »

            Comment les plus hautes autorités du pays osent-elles affirmer : la satire, le cynisme, les obscénités, font partie intégrante  de notre culture ? Comment en même temps se gargariser d’être le pays des droits de l’homme et en même temps bafouer le premier de ces droits : le respect de la liberté religieuse ?

 

Innocence ? Inconscience ? Arrogance ?

 

            Peut-on dire que les auteurs ne savaient pas les risques pris  et les conséquences redoutables ? La caricature danoise de 2005 avait provoqué d’innocentes victimes par centaines au Proche et Moyen Orient.[5] Charlie Hebdo avait déjà été agressé et recevait menaces sur menaces. N’était-ce pas de l’inconscience, pire : de l’arrogance de continuer, de renchérir, sachant bien que les extrémistes passeraient un jour ou l’autre à l’acte, comme ils le font habituellement ailleurs. Et même si les auteurs avaient le courage d’être martyrs de la liberté d’expression – ce que certains peuvent admirer – a-t-on pour autant  le droit d’aller au devant du martyre ? – Ils auraient dû prévoir qu’en cas d’attentat bien prévisible, il y aurait des dégâts collatéraux colossaux, c'est-à-dire d’autres victimes innocentes chez nous et dans l’ensemble du Proche Orient.  Oui, qui dira le nombre d’innocentes victimes – par représailles – de nos manques de respect dans tous ces pays d’Afrique, du Proche et Moyen Orient [6]?

 

Pitié pour nos frères chrétiens d’Afrique, du  Proche et Moyen Orient.

 

            Je parie que la majorité des personnes, prenant Charlie pour identité (« je suis »), n’ont jamais vu ses écœurantes caricatures, ces slogans inadmissibles heureusement interdits  de reproductions dans d’autres pays.

            Les auteurs récidivant n’ont-ils pas été provocateurs ?

            C’est ce genre de violence verbale et visuelle, comme les aberrations de notre culture de mort, notre immoralisme virant à l’extrémisme qui provoque l’extrémisme islamique.  Tu ne titille pas un ours en train de t’agresser[7].

            Je conclus : par simple respect de nos frères musulmans parmi nous, par pitié pour nos frères chrétiens au Proche Orient et en Afrique – qui sont chaque fois  les premières  victimes des sanglantes représailles. Je vous en supplie : cessez vos agressions violentes ! Pour ne pas avoir du sang innocent sur les mains. Ayez l’humilité de demander pardon à tous ceux qui en ont été blessés dans leur âme profonde.

            Ayez un minimum de respect pour ce qui nous est plus cher que nos propres vies : celui que nous aimons le plus : le Seigneur Jésus pour les chrétiens, le Prophète pour les musulmans. Abraham et Moïse pour les Juifs.

            Que l’admirable sursaut populaire ne soit pas anéanti par des récidives relevant de l’inconscience, sinon de l’arrogance. Au nom de beaucoup, je vous en supplie :. N’attisez plus la haine, ne provoquez pas la vengeance ! N’engendrez pas la violence ! Servez la paix, la cohésion, la convivialité dans notre peuple et dans le monde !

            On en rigole pas au prix du sang des innocents au Proche Orient. Avec la vie des chrétiens, on ne jour pas; sur leur corps, on ne danse pas.

 

            En bref : «  Ni charlie, ni charia »[8] !

 

           

 

           

 

[1]  Question amusante car il est bon de rire : si l’attentat avait visé le journal  La Croix, ou si Notre Dame ou Montmartre avaient été plastiqués – aurait-on vu fleurir par millions des «  Je suis  la Croix, Je suis Notre Dame, Je suis Sacré-Cœur » ?

 

[2] . En février 2006, le Conseil musulman de France avait demandé la saisie du n° de Charlie Hebdo du 8 février. Demande déboutée.

 

[3] .Jean Delumeau, « Nous nous trouvons devant une régression de civilisation »,  le Point,   15 janv.2015

 

[4] J. Alain Miller, Le retour du blasphème, le Point, 15.01, 2014,   p.53

 

[5]  D’ailleurs  la revue danoise  Jyllands-Posten  refuse de récidiver : "La vérité, c’est que pour nous, il serait complètement irresponsable de publier d'anciennes ou de nouvelles caricatures du prophète maintenant. « 

 

[6] . Parmi  les victimes tuées suite à la   caricature danoise, il faut mentionner le Père Andrea Santoro, assassiné au cri de  « Allah Abkar ».

 

[7] Des jeunes dans nos écoles, ont  eu le courage de dire, à contre-courant, ce que leur simple bon sens juvénile leur inspirait : «  Même si ça ne justifie pas de tuer des gens, ils n’avaient pas à faire ces dessins. Je sais qu’ils s’attaquaient à toutes les religions, mais les musulmans étaient particulièrement touchés. » « Je n’ai pas fait la minute de silence. Il ne fallait pas se moquer ».  « je l’ai fait  pour ceux qui ont été tués, mais pas pour Charlie. Le mec qui a dessiné, je n’ai aucune pitié pour lui. Il a zéro respect pour nous, les musulmans. « On ne va pas se laisser insulter par un dessin du Prophète»  » Evidemment, c’est  excessif, mais ces jeunes n’ont-ils pas aussi le droit à la liberté d’expression ? »  La Croix……

 

 

[8]  Bernard Anthony, Président de l’Agrif, 12. 01.2015

 

Exprimer sa compassion et sa détermination

ou canoniser dérision et diffamation ?

contre le terrorisme ET contre le cynisme