Un petit frère de saint François, digne de son Père

 

Georges Gashugi, agneau immolé.

 

               Fère Georges avait pris contact avec notre ordre en 1984, au tout début de l’implantation franciscaine au Rwanda. Il était tailleur à Kigali, et fréquentait un groupe charismatique. Ses formateurs reconnaissaient en lui une expression authentique du charisme franciscain avec sa joie et son esprit de service. Il s’apprêtait à faire profession solennelle en cet été 94.

 

Je donne la parole au frère Francesco :

            Je voudrais vous raconter les dernières semaines que j’ai passées avec lui : «  unis par une douce amitié, nous marchions en fête vers la maison de Dieu. » Dans le programme de l’année préparatoire à sa profession, on avait prévu une expérience de trois mois dans une petite fraternité. La fraternité était composée des frères Kizilo, Joseph, Georges et moi-même. Nous avions choisi la succrusale d’une paroisse, Bishiga de la paroisse de Rushugi dans le diocèse de Gikongoro où il n’y a pas encore de communauté religieuse masculine.

            L’expérience avait commencé le 5 mars et devait se terminer à la fin du mois de mai. J’ai rejoint les frères le 22 mars. Notre fraternité avait une vie très stable et le programme de la journée était très simple : travail manuel le matin, apostolat l’après-midi, des moments prolongés de prière communautaire : le matin avec les gens pour la messe, à  midi avec les jeunes, le soir entre nous.

            Depuis son arrivée à Nbazi, j’avais une belle relation avec Georges et il m’avait beaucoup aidé pour m’insérer dans la communauté. Pourquoi surtout avec Georges ? Peut-être parce que nous avions eu le même chemin vocationnel, un chemin de conversion à l’intérieur d’une communauté charismatique, ou peut-être à cause de son caractère joyeux et serein, toujours prêt à sourire même dans les moments les plus difficiles. Pour ces raisons et pour d’autres encore, je me suis toujours trouvé en symbiose avec Georges.

            A Bishiga, Georges était devenu aussi mon professeur de Kinyarwanda, la langue du pays et notre relation s’était intensifiée et approfondie. Après la mort du Président du Rwanda et le début de la terrible guerre, notre relation était arrivée à l’essentiel : nous étions unis par la foi et l’amour qui lient les frères entre eux et avec le Seigneur.

 

« J’offre ma vie avec joie ! »

            Il me parlait de ce qu’il avait souffert en 1973 quand, encore enfant, il avait vécu les massacres de son ethnie. Il m’avouait que ce n’était qu’après être entré dans le groupe charismatique qu’il avait été guéri de cette souffrance par l’amour du Seigneur, et comment il se trouvait à vivre cette nouvelle situation de haine absurde : «Le Seigneur m’a guéri de cette grande blessure de la haine, maintenant je suis libre de prier pour les gens qui tuent, pour ceux qui sont tués, pour ceux qui gardent le souvenir et cette haine dans leur cœur afin qu’ils puissent être guéris. On me demandera peut-être la vie : je l’offre avec joie afin que mon peuple apprenne à s’aimer et à vivre ensemble. »

             Il m’invitait à célébrer la messe en demandant au Seigneur de guérir son peuple de cette horrible blessure. Depuis que j’étais arrivé au Rwanda, jamais je n’avais senti dans mon cœur un si grand amour pour tous les fils de Dieu comme en ces jours, lorsque je célébrais le sacrifice de l’amour avec mes frères rwandais.

            Dans les derniers jours, lorsque nous apprenions que les massacres des Tutsis s’approchaient dangereusement de notre fraternité, Georges était très préoccupé, mais sa prière était celle de Jésus à Gethsémani : «  Père, Toi qui peux tout… que ta volonté soit faite. » Et cela, tant dans la prière communautaire que personnelle, prière qui devenait plus prolongée et plus intense.

            Parfois, entrant dans l’église, le soir, en le voyant prier devant le Seigneur, j’ai eu la même sensation que Moïse devant le buisson ardent, ou que celle de Léon à l’Alverne devant saint François. J’ai été pris par une crainte sacrée. Je ne pouvais pas m’approcher de Georges, je ne pouvais que prier pour lui et avec lui. C’est avec ces sentiments dans son cœur que Georges a vécu son Vendredi saint.

 

« L’heure de glorifier le Père. »

            Nous sommes allés chercher nos frères le lundi 18 avril. La petite camionnette comprenait le père Tiziano, rogationiste italien, amis de Francesco, qui connaissait bien les lieux,frère François Régis, français, et vu les dangers de la route, 3 militaires rwandais armés.

            C’est sur le chemin du retour, vers 18 heures, que nous avons rencontré un barrage sur la route. C’est là, durant deux heures que s’est déroulée la passion de notre frère Georges. Une foule en fuie, armée de machettes, de lances et de gourdins, de fusils et de grenades arrêtait les voitures pour repérer les personnes de l’ethnie  Tutsi, qui s’y trouvaient et les tuer. Ils les reconnaissaient au visage, puis ils confirmaient leur observation en demandant à voir les cartes d’identité sur lesquelles est inscrite – qui a institué cette ignominie ?- l’ethnie d’origine. Georges était Tutsi, c’était visible. C’était inscrit. «  Qu’en pensez-vous ? » - «  Il mérite la mort ! ». La passion commençait.

            Georges a tout de suite compris que son heure était venue, l’heure de glorifier le Père. J’étais assis à côté de lui et il m’a dit : «  C’est fini, continue à prier pour moi, ils vont me tuer. » S’est-il  mis à pleurer, à supplier ? Non. Il demanda à revêtir l’habit franciscain, il faisait face en chrétien, en franciscain : «  Ma vie, nul ne la prend, mais c’est moi qui la donne. », il l’avait donnée dans son engagement franciscain. Il confirmait ce don. Il commença à mettre le capuchon, mais ses frères le dissuadèrent, c’était déjà se poser en victime, or les palabres commençaient, et n’étions nous pas placés sous la protection militaire ?

            Durant la discussion, « le peuple se tenait là, à regarder », regards haineux d’hommes et de femmes venant voir leur future victime à travers la vitre de la voiture : ils la désignent du doigt, l’éclairent avec des torches, l’insultent, lui montrant les instruments de supplice «  Et ils proféraient contre lui beaucoup d’autres injures »,  mais lui, « comme un agneau mené à l’abattoir, n’ouvrait pas la bouche. »

            La discussion devait convaincre rapidement la garde militaire «  qu’il valait mieux qu’un seul homme meure » afin que le groupe et bien d’autres, y compris eux-mêmes, ne périssent pas. Voilà la logique qui a condamné Georges. Le major de la gendarmerie, arrivé sur les lieux, confirma, à mi-voix, le verdict. Tous les soldats se retirèrent, laissant faire la besogne.

            Les militaires partis, ils se saisirent de Georges ; il fut extrait de la voiture et arraché à notre protection dérisoire. Nous avons lâché prise : fallait-il mourir avec lui ? Au moins aurions-nous pu donner droit à sa demande initiale de revêtir l’habit franciscain. Georges n’a pas reçu de ses frères cette consolation, dans notre désarroi, nous n’y avons pas pensé. Dans la mêlée, sa bure, ce beau vêtement d’une seule pièce, leur a été laissée, l’auront-ils tirée au sort entre eux ?

            Georges s’est enfui, vite rattrapé par ses assaillants. Nous n’avons pas assisté à son exécution. Le Père de la miséricorde le serrait sur son cœur, il l’a revêtu de la robe de lin resplendissante, il l’a fait asseoir à son banquet et à commencer à le servir !

            Georges, béni par ton Père, prie pour ton peuple, pour tes frères et souviens-toi de moi … «  Unis par une douce amitié, nous marchions en fête vers la maison de Dieu »

            Tel est le récit du «  Transitus » de notre frère Georges, première semence franciscaine en terre rwandaise. Dans la maison du Père, il veille maintenant sur sa croissance : telle est notre foi et notre espérance.