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Enfant paisiblement abandonné :

Agneau violemment égorgé

 

 

A son poste de veille, fidèle.

            Frère Roger – « notre frère » – comme l’appellent  avec tendresse ses propres frères – est passé brutalement de sa phase terrestre d’existence à son éternité active comme jamais, parce que plus contemplative que jamais.

            D’enfant tranquillement abandonné, en un instant, le voilà agneau brutalement immolé. Passant de Bethléem à Jérusalem – celle du ciel – en traversant le Calvaire.

            Comme un agneau : sans se défendre. Se laissant faire. Sans un cri. En silence.( C’est elle qui a poussé un grand cri.)

 

Agneau vulnérable parce qu’enfant aimable.

            D’un coup, toute une vie signée dans le sang : scellée dans l’amour.

            A sa place de veilleur: cette place précise, la dernière des deux lignes de frères qu’il ne quittait que pour de rares voyages, là, au centre topographique de son église de la Réconciliation.[1] Cela en pleine célébration liturgique de  cette Heure vespérale – le lucernaire – qu’il affectionnait tant. Bref, son heure et son lieu préférés. De sa coule blanche revêtu (que Mère Térésa voulait qu’il ne quitte jamais), signe de l’innocence baptismale.

                       Et cela au soir d’ouverture de ces JMJ, dont il avait été un initiateur, les premières auxquelles il n’était pas physiquement présent mais où quelques-uns uns de ses frères, dont son second, le représentaient.[2] Tel un signe prophétique pour cette multitude de jeunes.[3]

 

 

                                   Comme beaucoup, arrivant en direct de la grande veillée nocturne de Marienfeld, quelle émotion de me retrouver ici, juste à temps pour revoir encore ce visage-icône, avant sont «  envoilement ». Toute la nuit ( et la suivante ), les jeunes ont prié et se sont confessés. Quel relief prenaient les refrains : «  In manus tuas Pater, commendo spiritum meum », «  Jésus, remember me when you come into your kingdom », «  mon âme se repose en paix .. »

 

Victime innocente d’une victime inconsciente.

                                   Et quel signe pour nous qu’il soit  victime  d’une victime de notre monde tellement désaxé ! Victime d’une société en rupture d’équilibre qui génère tant de fragilités psychologiques. Lui qui, un infirmier au service du «  Médecin des âmes et des corps » avait consacré sa vie à soigner ces maladies de l’âme, chez tant et tant de jeunes.

                                   Ce fut un moment très fort de son encièlement quand, Frère Aloïs implora pour elle le pardon du Père, et rappela à tous les Roumains combien ils sont aimés à Taizé. De son côté, le gouvernement roumain était représenté, avec un message du Président, tandis que la TV nationale retransmettait tout en direct, in extenso.

 

                                   Un de ses premiers livres s’intitulait : violence des pacifiques Et voilà que le pacifique – artisan de paix comme peu l’ont été – est victime de la violence. Mais une violence qui ne détruit pas cette confiance qu’il avait inlassablement semée dans les cœurs, mais au contraire, la stimule et l’engendre.

                                   J’ai été bouleversé par l’incroyable paix qui se dégageait des jeunes en intense prière, les longues minutes de silence suivant l’Evangile de la Résurrection, tous ces jours à Taizé. Tout était offert.

                                   Signe étonnant : après le drame, les frères ont continué paisiblement l’office ! (à vrai dire, sauf les tout proches, ils croyaient à un simple malaise !)[4]

 

Ces instants d’éternité.

                                    Dès 1952, j’ai eu la grâce de connaître Taizé, grâce à mon meilleur ami d’enfance y  entrant, alors que j’entrais au monastère bénédictin de Clervaux. En 1966, frère Roger a voulu que nous nous retrouvions et vivions ensemble. Il l’envoie donc partager la vie de notre petite fraternité dans une île du Kivu, au Rwanda, avec un second, puis un troisième frère. Ils faisaient preuve d’un grand courage car notre standing de vie était très pauvre : celui de la population environnante. Ce  fut une expérience très forte surtout les temps d’adoration du Saint Sacrement quotidiens. Nous formions donc une des toutes premières fraternités mixtes protestants- catholiques (avec une autorisation explicite de Rome pour qu’ils puissent communier ). Nous ne soupçonnions pas qu’un jour, ce serait la communauté de Taizé elle –même qui s’ouvrirait aux catholiques. Chaque fois qu’après mon retour en Europe, j’allais revoir frère Grégoire « notre frère » me recevait pour un moment de tête-à-tête, de cœur à cœur, toujours intense, aussi bref soit-il.

                                   La dernière fois, lors d’une marche des guides d’Europe, il m’invita à un dîner seul à seul dans sa chambre, se concluant avec un intense moment de prière, accroupis sur nos talons, devant quelques icônes de son «  coin – prière ». Instants hors du temps, instants d’éternité.

 

Cette quête toute intérieure d’une plénitude.

                                    Son cheminement lent, régulier et paisible – comme le pas d’un montagnard – vers la plénitude de l’orthodoxie de la foi catholique reçue des Apôtres, sans jamais rien brusquer, heurter, encore moins casser[5], a finit par désarmer même ceux qui, du côté protestant, le critiquaient, n’arrivant pas à le comprendre, moins encore à le suivre. Ils ont été finalement obligés  d’en reconnaître  et d’en respecter l’authenticité. Car tout s’est vécu dans la paix des profondeurs, dans l’intériorité, dans une découverte  personnelle et intime. Comme une maturation, une germination, une éclosion,. D’où cette note d’étonnante fraîcheur. Celle d’un enfant qui s’émerveille de la pure beauté de la Vérité [6]

 

                                   J’ai toujours été frappé de son sens si profond du mystère de l’Eucharistie. Depuis des décennies, il avait cessé de célébrer la sainte Cène, en tant que pasteur, car il en avait reçu la certitude intime : l’Eucharistie en sa plénitude suppose la succession apostolique dans les Eglises Catholiques, Orthodoxes ou anciennes orientales. Et dès les années 60, il a voulu que le Corps de Dieu soit présent dans les tabernacles, d’abord de la vieille église romane, puis à la crypte, et enfin dans la grande église de la Réconciliation. Sur ce mystère, il aurait sûrement pu signer la lettre de son frère tant aimé Max Thurian à ses frères protestants, après son ordination sacerdotale par l’Archevêque de Naples. Il aimait évoquer comment Mother Térésa leur avait apporté un tabernacle de bois pour leur petite chapelle de Calcutta. «  Elle savait que là est une source essentielle pour soutenir le don de toute une vie. » ( p 68 )

                                    C’est au-dedans de cet amour eucharistique qu’il faut décoder quelques « coïncidences »  frappantes :

                                   Il est « immolé » en pleine année de l’Eucharistie, pendant les JMJ toutes centrées sur l’adoration eucharistique. La dernière fois que le monde entier l’a vu, c’était en communiant, le premier de la file, des mains du cardinal Ratzinger, lors de l’encièlement de Jean Paul II (geste qui avait provoqué une polémique en Allemagne).

                                   Enfin, son encièlement à lui, 4 mois plus tard, consiste essentiellement dans la célébration de la messe, qui plus est, par un cardinal venant de Rome.

                                   Une fois, à peine lui ai-je dit : «  J’arrive de Rome » qu’il se lève, ouvre les bras et s’exclame : «  Ah ! Rome ! Notre Eglise Mère ! ». Jamais je n’oublierai son visage tout illuminé.[7]

  En parlant de la surprenante demande de Paul VI d’établir une représentation permanente du prieur de Taizé auprès du Saint Siège : » Je sais une chose : j’aime cette Eglise pérégrinante qui est à Rome et son évêque. Que puis-je demander à celui-ci sinon qu’il éclaire, qu’il stimule une communion entre tous ceux qui se réfèrent au Christ. » (p 119)

                                   Mais par-dessus tout, il est devenu lui-même, en personne, un petit agneau égorgé, donc hostie vivante. De même que son frère tant aimé Jean Paul II était les derniers jours devenu aussi agneau eucharistique silencieusement offert à nos regards.

           

 

Une simple présence qui simplement rayonne.

                                    A la Pentecôte 1998, pour le rassemblement des nouveaux mouvements et communautés nouvelles, - devant un grand nombre de fondateurs, donc lui - Jean Paul II avait évoqué cette «  mystérieuse attraction exercée par la personnalité des fondateurs. » Mais chez lui, c’était la simple humilité qui attirait, mieux : qui aimantait. Rien d’autre.

                                   Il était avant tout un pauvre de l’Evangile, un de ces anawims, au cœur doux et humble dont l’âme devient un royaume. D’une douceur, d’une humilité, d’une simplicité désarmante.

                                   Et c’est  très précisément par là, qu’il exerçait cette mystérieuse fascination sur une telle foule de jeunes. Il n’était ni théologien prestigieux, ni prédicateur de feu, encore moins rhéteur, il n’exerçait aucun charisme spectaculaire, tel un  Emiliano Tardif, il n’avait pas la prestance sportive et de don d’acteur d’un Jean-Paul II qui pouvait, comme jeune pape, séduire tant de jeunes.

                                   Il parlait si peu, quelques brèves phrases, comme autant de diamants rares et précieux, réfractant la clarté de l’Evangile Pour caractériser son style oral ou écrit, je ne trouve qu’un mot : limpidité.  Celle d’une eau de roche. Ce qu’Olivier Clément appelle : une limpidité cristalline. Inlassablement, il a  modulé  avec toutes les variations possibles les mots de : confiance, paix, joie, bonté du cœur, transparence, douceur, tendresse. Se répétant autant que ces merveilleux refrains dits de Taizé qui – par leur inlassable répétition, finissent par  imprégner la pensée, parfumer l’ambiance, pénétrer les cœurs, apaiser l’âme.

                                   Et voilà, génération après génération, des jeunes ont afflué du monde entier… Attirés par quoi donc ? Par sa seule présence. Présence douce, silencieuse, toute effacée  devant celle de Jésus. Tels les Mages attirés par une étoile silencieuse, puis séduits par un tout Petit, dans sa pauvreté, sa faiblesse, son silence.

           

Un cœur qui sait écouter, un regard qui fait exister.

                                    Présence qui se révélait dans son extraordinaire capacité d’écoute. Que de dizaines de milliers d’heures a t-il consacrées à simplement écouter des jeunes lui confier leur solitude, blessures,  désarrois,  détresses, leurs joies aussi. Il n’était qu’accueil, qu ‘écoute, que disponibilité comme le sont les vrais pauvres. Inlassablement. Jusqu’au bout[8].

                                   Il donnait quelques conseils, sobrement. Mais c’était surtout son regard qui était réponse. Regard d’une telle limpidité, d’une telle transparence, d’une telle sérénité ! Regard qui trahissait son âme, profonde. Chacun était regardé, comme s’il était seul au monde. Plus personne ne comptait au monde à cet instant précis : il n’y avait plus que toi et lui, car Dieu était là.

                                    Regard prophétique s’il en est, pressentant toujours le meilleur, le plus beau, le plus vrai, le plus profond de chacun. Le devinant, l’éveillant, le mettant à jour. Regard anticipant l’avenir : voyant en toi non plus l’enfant blessé de hier, mais déjà le prince glorieux de demain. Regard qui donne d’exister ! Que de jeunes se sont sentis pour la première fois non seulement exister, mais pour la première fois heureux et fiers d’exister, parce que simplement aimés, enfin !

 

                                   Et pourquoi donc ? Parce que c’est un regard d’enfant. Incapable de voir le mal. Regard d’innocence, rendant chacun à son innocence  originelle, à son enfance éternelle.

                                   Regard réfléchissant tout en la tamisant, une clarté du ciel. Tel ce regard de Maximilien Kolbe que ses geôliers ne pouvaient supporter, tant le ciel s’y reflétait : «  Ne nous regarde pas ainsi ! »

 

                                   Le regard de Jésus était –il tellement différent ? En fait, n’était –ce pas Lui  qui, à travers les beaux yeux  bleus de frère  Roger nous regardait, de ce regard qui avait fait jaillir les larmes de Pierre et d’une certaine fille de Magdala. Regard où filtrait une certaine lumière intérieure.

                                   N’avait –il pas écrit un jour : «  Seule la compassion donne de voir l’autre tel qu’il est. Un regard d’amour discerne en chacun la bonté profonde de l’âme humaine. »

 

Un staretz au cœur universel, un père à l’âme fraternelle.

                                   «  Qui me voit voit le Père ». Avec le temps, son visage d’enfant était devenu une icône de celui du Père.

                                   

                                   Tant de jeunes, portant cette carence fondamentale : n’avoir connu que des caricatures de paternité, ou n’en n’ayant jamais connu – ou s’ils l’ont connu n’ayant jamais pu l’aimer. Pour eux, il  a été, comme Jean- Paul II, mais à sa manière propre, une sorte de sacrement du Père : un signe visible, sensible, de l’invisible et souvent non- sensible tendresse du Père du ciel. Il a été révélation de la paternité selon Dieu.

                                  

                                   Mais père, il l’a été à la manière d’un frère. J’oserais dire : un père tout fraternel. Ou un grand frère tout paternel : oui « notre frère. »

                                   Fraternel au départ, véritablement paternel à la fin.

                                   Il a ainsi été pour une multitude, un véritable staretz, dans les grandes lignées des startzy d’Orient. Non un gourou, non un swami, mais un Père dans l’Esprit Saint, partageant quelque chose de ce Père « d’où toute paternité tire son nom. »

                                   Non un éducateur, un formateur, un professeur, mais un  éveilleur,  un entraîneur, un premier de cordée. Eveillant, entraînant vers les cimes par sa seule manière d’être, par sa simple présence. Présence à Dieu, et donc à chacun.

                                   Il a ouvert les sources de leur créativité, en étant serviteur de la confiance.

                       

                                   Comme Jean-Paul II, il leur  a fait une confiance totale: il les a estimés capables de devenir pleinement eux-même, capables de sainteté, et même d’héroïsme. Il a fait appel et a suscité ce qu’ils peuvent donner et être. La dernière phrase de son dernier livre: «  Pour ma part, j’irais jusqu’au bout du monde, si je le pouvais, pour dire et redire ma confiance dans les jeunes générations ».(p 150) Maintenant qu’il n’est plus limité par les contraintes d’espace / temps, il ira les rejoindre partout.

Puisse le Seigneur donner à son Eglise, un grand nombre de tels startzy, de tels pères dans l’Esprit. C’est une urgence !

 

Une colline de Bourgogne   : capitale - prière de la planète – jeunes.

                         Ce que je dis sur Frère Roger, peut l’être de sa fille première née, tant aimée : sa communauté.  «  Où la bonté du cœur et la  simplicité seraient au centre de tout. » ( Dieu ne peut qu’aimer, p 40) Dans le monde protestant d’alors, Taizé surgit comme un miracle d’amour. La réforme avait éliminé la vie religieuse, surtout la vie monastique. Il n’en n’était plus question. Et voici que des hommes – puis des femmes – découvrent la consécration totale de soi à la personne du Seigneur Jésus, dans un célibat librement et joyeusement consenti et offert, comme un irrésistible besoin de l’âme croyante, du cœur baptisé.[9] Du  dedans même de la relation personnelle et amoureuse avec Lui, ils découvrent à leur tour ce qui a fait la joie d’une multitude, depuis les premières vierges consacrées et les premiers moines. Voici qu’ils renouent avec cette longue tradition réformée. Et cela juste  entre Cluny et Cîteaux ! Il ne le font pas à coups de clairon, avec force démonstrations, théories et arguments, mais simplement en  vivant et de jour et de nuit, les béatitudes de l’Evangile. Et là aussi, sans le vouloir, ils feront école. Et les plus violents opposants en seront désarmés.

 

                                   Comment se fait –il que cette communauté rayonne à ce point sur des jeunes de partout, depuis près de 50 ans, inlassablement ? Elle n’a absolument rien fait pour attirer les foules. Pas l’ombre de marketing, ou même de simple pub médiatique. Elle est restée d’une discrétion étonnante. Comme toute effacée derrière, ou plutôt  au dedans, de ce qu’elle suscitait malgré elle. Attirant comme un parfum, le simple parfum de l’Evangile, la bonne odeur du Christ.

 

                                   Etonnés, sinon sidérés par ce qu’il leur arrivait, ils y ont vu les préférences de Jésus. Comme lui, ils étaient partis au désert pour partager sa prière, et voici les foules qui envahissent leur petite colline. Ils ne les ont pas refoulés. Ils n’ont pas appelé la police ; Ils ne les ont pas renvoyés ailleurs. Pourquoi donc ? Parce qu’ils ont été « saisis de compassion » devant leur faim et leur soif ( Mt 14,14) Ils les ont reçus, avec les moyens du bord, c’est à dire dans leur propre dénuement. Ils ont donné tout ce qu’ils avaient, aussi disproportionnés que 5 pains et 2 poissons pour 5000 hommes.

                                   Ils ont offert le pain de la parole, et l’eau vive de la prière. Et Taizé en est devenu un oasis pour une foule sans nombre, de toutes races, nations peuples, langues et mêmes religions.

                                   L’humble colline bourguignonne est devenue capitale de sens pour le continent jeunes.

                                   Ces jeunes, autour de qui donc sont –ils rassemblés ? Autour d’une communauté, d’un homme de Dieu ? Non,  mais grâce à eux et avec eux, autour de l’Agneau. Les pôles exerçant une irrésistible attraction : l’intime chapelle romane, la crypte, la vaste église, les oratoires ici et là disséminés sur le terrain.

                                   Pas un instant de jour et même de  nuit où un jeune ne soit  là, plongé en silencieuse prière. Accroupi, à genoux, prosterné de tout son long ( comme Jean Paul II aimait le faire, les bras en croix) ou allongé se reposant en Dieu. (Il est prévu des lieux pour retraitants en complet silence.)

                                   Absolument rien d’extraordinaire ou de spécial pour attirer : ni convention charismatique, ni groupe théâtral, ni lieu d’apparition, ni concert. Tout est dans l’intériorité, la profondeur, le recueillement. Une des trouvailles de génie : ces refrains, brefs, biens ciselés, (grâce auxquels tant de cathos connaissent des bribes de latin !), inlassablement re-chantés, calmement, paisiblement, tranquillement. Je ne connais rien de tel pour plonger une foule (ou simplement une personne, lorsqu’on les fredonne pour soi ) dans un était paisible d’adorante contemplation. Et cela, quel que soit le pays, la langue, ou la sensibilité[10].

                                   Aujourd’hui, ce sont les seuls chants que l’on peut entonner avec les jeunes sous n’importe quelle latitude, sans aucune répétition. Preuve : à Cologne, ils formaient 2/3 des chants de la veillée finale. Les  refrains «  envoûtants » et les icônes resplendissantes : on comprend qu’ils aiment tant les liturgies orientales.[11]

                                  

                                  Il conclut son ultime livre évoquant le chant des jeunes, les soirées d’été «  sous un ciel chargé d’étoiles ». Leurs aspirations à la paix, à la confiance sont comme ces étoiles, petites lumières dans la nuit. »

                                   Frère Roger : une étoile allumant cent mille étoiles.  Contagion  de la seule lumière, de la seule vérité, de la seule bonté. Rayonnement d’un amour unique. Aimantation d’un aimant, d’un amant de Jésus.

 

 

Avec les persécutés et les déshérités de la terre

 

            Deux dimensions de la communauté ne sont pas assez connues. Leur amoureuse sollicitude pour les frères alors persécutés de ce qu’on appelait le « bloc Est ». Dès la fin de la dernière guerre mondiale, tout en oeuvrant ardemment, comme on sait, à la réconciliation entre Allemands et Français, des frères sont envoyés, en semi-clandestinité, dans ces pays du Centre-Est Europe, formant un gigantesque camp de concentration. Grâce à des prodiges de discrétion et de savoir faire, ils ont pu soutenir, consoler, épauler un grand nombre. (Mon frère Grégoire ira ainsi plusieurs fois en Roumanie). Quand moi –même j’ai pu enfin y aller, en 81, tant de jeunes y fredonnaient déjà les refrains de Taizé.

                                   Cela à une époque où en France, une étrange «  conspiration du silence » rendait tabou toute évocation de la plus terrible des persécutions de toute l’histoire de l’Eglise. Il a fallu que Karol Wotyla devienne Jean Paul II pour s’écrier : » l’Eglise du silence n’est pas à l’Est, mais ici à l’Ouest ! » Et encore : » Il n’y a plus d’Eglise du silence : je serai sa voix ! »

                                   Je me souviens de la fête à Taizé, lorsqu’à été appris la restitution de la cathédrale de Vilnius. Evoquant son premier pèlerinage à Dresde en 1980 : «  Voir enfin le visage de tant de jeunes que, depuis des années, nous aimions sans les connaître, était une fête. »( p 127). Encore, en 1988, pour le millénaire du baptême de la Rus’ : «  Revoir dans l’humble peuple , à Moscou, Yaroslav, Kiev, tant de visages de paix et de bonté, touchait aux profondeurs. Je me disais : serions nous venus seulement pour voir ces visages, reflets de la sainteté de Dieu, ce serait déjà suffisant pour combler nos cœurs ! » (p 131)

                       

                                   L’autre dimension : leurs petites fraternités  disséminées pour un temps ou pour longtemps, dans des lieux de grande pauvreté, dans favelas d’Amérique latine, ou bidonvilles d’Afrique ou d’Asie ( j’ai bien connu celles de Kigali). Telles des antennes à l’écoute des plus miséreux de la planète. Son grand bonheur : pouvoir aller y vivre régulièrement quelques semaines.  Etre  parmi eux, non pas pour apporter des solutions mais avant tout pour être une simple présence d’amour, un peu comme les petits frères et petites sœurs de Jésus, avec qui tant de liens se sont tissés. C’est peut-être là, un des secrets de leur attachement à une réelle simplicité de vie à Taizé même. Ils ont réussi ce tour de force de ne rien construire d’inutile ou de démesuré, mais d’en rester toujours au strict minimum vital pour accueillir ces foules, demeurant sous tentes ou ne construisant que de petits bâtiments, au maximum de simplicité. Là où bien d’autres auraient cédé à la folie des grandeurs. Avec au cœur cette évidence de simple bon sens : tout ce qui serait dépensé de non – nécessaire, serait volé à ceux pour qui c’est  nécessaire.

                                   De même que leur attachement farouche à la gratuité de l’accueil, de l’autre, au devoir de gagner leur vie par leur propre labeur, refusant tout cadeau et tout don ( sauf pour le bréviaire de Jean XXIII et un calice d’or donné par Paul VI )

 

Quand un cœur s’unifie, une vie se simplifie, et  la beauté irradie

                                    J’aimerais achever cette brève évocation par deux petits textes où son visage se devine en transparence.

                                   Le premier est tiré de son ultime livre, un vrai auto-portrait :

 

Pour qu’une vie soit belle, il n’est pas indispensable d’avoir des qualités exceptionnelles ou de grandes facilités : il y a un bonheur dans le don de soi-même. Ce qui rend heureuse une existence, c’est d’avancer vers la simplicité : celle de notre cœur et celle de notre vie. Quand la simplicité est associée à la bonté du cœur, un être humain peut créer un espace d’espérance autour de lui.

Pour qui avance de commencement en commencement, une vie heureuse se construit. Jour après jour et même de nuit, nous irons vers à la source : en ses profondeurs scintille une eau vive. » ( p 9)

 

             Et encore : «  pour qui cherche à aimer avec la bonté du cœur, la vie s’emplit d’une beauté sereine. » ( p 142)

 

                        Oui, avec cette seule bonté, n’a t-il pas réfracté dans la vie d’un grand nombre, cette bonté paisible de l’amour, d’un amour tout de confiance ?

 

                                                                        *

 

                        Cette confiance qui lui a donné tout à la fois « d’aimer la vie sur la terre et d’attendre un au-delà, une vie qui ne finira jamais. » ( Dieu ne peut qu’aimer , p 57)

 

                        «  Acquiers la paix et des milliers autour de toi seront sauvés » ( Séraphim de Sarov) .

                        La paix, il l’a reçue. Des multitudes en ont été apaisées.

 

                                                                       *

                        L’autre texte est celui d’une stance  de ces cisterciens[12] qu’il aimait tant. Vivante enluminure, il en illustre chaque mot  :

           

                                   Heureux celui que ton visage a fasciné, Seigneur Jésus

                                   Et dont l’amour a reconnu partout le sceau de ton image.

           

                                   Heureux celui que ta présence a dépouillé : tu l’envahis !

                                   Saisie par toi, toute sa vie te laisse voir en transparence.

 

                                   Vivante icône où ton mystère est apparu sur nos chemins

                                   Heureux celui qui dans tes mains, passe avec toi du monde au Père.

 

 

                                                                                                  

 

 

 

[1]  Pour ceux qui ne le sauraient pas : les frères sont placés en deux longues files, entourés, j’oserais dire « enserrés » par les jeunes. Non au devant d’eux, comme dans d’autres communautés, mais vraiment au milieu d’eux. Lors de l’encièlement, j’ai apprécié que la bonne centaine de prêtres ne soit pas massée autour de l’autel, pour laisser la priorité aux jeunes, ce peuple par excellence de frère Roger.

 

[2] Dès le lendemain, à la messe internationale, le Cardinal Lustiger en parlait, pendant que son beau visage serein illuminait les  écrans géants.

 

[3] Ce même soir, Laurent Fabre, fondateur du Chemin Neuf, dans un carrefour œcuménique posait la question : qui  parmi vous, est prêt à  livrer sa vie pour l’unité ?

 

[4]  Les citations de frère Roger (sans autre référence) , sont tirées de son ultime livre, qui prend valeur de testament :   Pressens – tu un bonheur ?  Juillet 2005.

 

[5] : « J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la Foi catholique sans rupture de communion avec quiconque. » ( Dieu ne peut qu’aimer, p 97)

 

[6]  Fait étonnant : des autorités ou de simples fidèles de toutes les Eglises et confessions chrétiennes, mais aussi musulmans, hindouistes et autres, se retrouvaient dans une prière unanime, autour de son corps. Comme le dit Olivier Clément : «  Cette diversité historique et géographique s’efface devant la diversité des dons. » ( Taizé, un sens à la vie,  p 14 )

 

[7] : Evoquant son amitié profonde avec Jean XXIII : «  Par sa vie ce pape très aimé a ouvert les yeux sur le ministère du pasteur universel, si essentiel au cœur de cette unique communion qu’est l’Eglise. » ( p 114)

 

[8] :  Et que dire de ses mille délicatesse. Ah ! ces cadeaux, cachés dans un tiroir de son lit, et qu’il aimait offrir avec son inimitable sourire. Lors d’une veillée à Düsseldorf, apprenant sa Pâques, un jeune  me confie ceci : En pleine recherche, il passe deux semaines à Taizé. Chaque soir de la première semaine, frère Roger le  reçoit pendant ¾ d’heure. Un soir, il lui demande pourquoi il ne parle pas plus souvent de la Vierge Marie. Frère Roger ne répond rien. Mais un soir suivant, il le fait chercher, l’emmène devant l’icône de la Mère de Dieu, et prie avec lui un Ave.

 

[9] : Parmi les plus belles pages sur le célibat consacré, il faudrait toujours citer Fr. Roger.

 

[10] Cet amour du chant qui s’enracine si loin chez fr Roger…( En 1941, pour ne pas gêner les réfugiés qu’il cache, il s’en va tout seul loin de la maison, pour chanter de toute sa voix claire.) 

)

 

[11] Marqué dès son enfance par les Orthodoxes réfugiés de Russie, il a vite saisi que «  le secret de l’Orthodoxie était avant tout dans la prière ouverte à la contemplation. » ( Dieu ne peut qu’aimer, p 111

 

[12] : Parmi les plus belles traductions actuelles de saint Bernard : celles de son frère Pierre Yves Emery, un fervent de l’école cistercienne.

 
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Enfant paisiblement abandonné :

Agneau violemment égorgé

 

 

A son poste de veille, fidèle.

            Frère Roger – « notre frère » – comme l’appellent  avec tendresse ses propres frères – est passé brutalement de sa phase terrestre d’existence à son éternité active comme jamais, parce que plus contemplative que jamais.

            D’enfant tranquillement abandonné, en un instant, le voilà agneau brutalement immolé. Passant de Bethléem à Jérusalem – celle du ciel – en traversant le Calvaire.

            Comme un agneau : sans se défendre. Se laissant faire. Sans un cri. En silence.( C’est elle qui a poussé un grand cri.)

 

Agneau vulnérable parce qu’enfant aimable.

             D’un coup, toute une vie signée dans le sang : scellée dans l’amour.

            A sa place de veilleur: cette place précise, la dernière des deux lignes de frères qu’il ne quittait que pour de rares voyages, là, au centre topographique de son église de la Réconciliation.[1] Cela en pleine célébration liturgique de  cette Heure vespérale – le lucernaire – qu’il affectionnait tant. Bref, son heure et son lieu préférés. De sa coule blanche revêtu (que Mère Térésa voulait qu’il ne quitte jamais), signe de l’innocence baptismale.

                       Et cela au soir d’ouverture de ces JMJ, dont il avait été un initiateur, les premières auxquelles il n’était pas physiquement présent mais où quelques-uns uns de ses frères, dont son second, le représentaient.[2] Tel un signe prophétique pour cette multitude de jeunes.[3]

 

 

                                   Comme beaucoup, arrivant en direct de la grande veillée nocturne de Marienfeld, quelle émotion de me retrouver ici, juste à temps pour revoir encore ce visage-icône, avant sont «  envoilement ». Toute la nuit ( et la suivante ), les jeunes ont prié et se sont confessés. Quel relief prenaient les refrains : «  In manus tuas Pater, commendo spiritum meum », «  Jésus, remember me when you come into your kingdom », «  mon âme se repose en paix .. »

 

Victime innocente d’une victime inconsciente.

                                   Et quel signe pour nous qu’il soit  victime  d’une victime de notre monde tellement désaxé ! Victime d’une société en rupture d’équilibre qui génère tant de fragilités psychologiques. Lui qui, un infirmier au service du «  Médecin des âmes et des corps » avait consacré sa vie à soigner ces maladies de l’âme, chez tant et tant de jeunes.

                                   Ce fut un moment très fort de son encièlement quand, Frère Aloïs implora pour elle le pardon du Père, et rappela à tous les Roumains combien ils sont aimés à Taizé. De son côté, le gouvernement roumain était représenté, avec un message du Président, tandis que la TV nationale retransmettait tout en direct, in extenso.

 

                                   Un de ses premiers livres s’intitulait : violence des pacifiques Et voilà que le pacifique – artisan de paix comme peu l’ont été – est victime de la violence. Mais une violence qui ne détruit pas cette confiance qu’il avait inlassablement semée dans les cœurs, mais au contraire, la stimule et l’engendre.

                                   J’ai été bouleversé par l’incroyable paix qui se dégageait des jeunes en intense prière, les longues minutes de silence suivant l’Evangile de la Résurrection, tous ces jours à Taizé. Tout était offert.

                                   Signe étonnant : après le drame, les frères ont continué paisiblement l’office ! (à vrai dire, sauf les tout proches, ils croyaient à un simple malaise !)[4]

 

Ces instants d’éternité.

                                    Dès 1952, j’ai eu la grâce de connaître Taizé, grâce à mon meilleur ami d’enfance y  entrant, alors que j’entrais au monastère bénédictin de Clervaux. En 1966, frère Roger a voulu que nous nous retrouvions et vivions ensemble. Il l’envoie donc partager la vie de notre petite fraternité dans une île du Kivu, au Rwanda, avec un second, puis un troisième frère. Ils faisaient preuve d’un grand courage car notre standing de vie était très pauvre : celui de la population environnante. Ce  fut une expérience très forte surtout les temps d’adoration du Saint Sacrement quotidiens. Nous formions donc une des toutes premières fraternités mixtes protestants- catholiques (avec une autorisation explicite de Rome pour qu’ils puissent communier ). Nous ne soupçonnions pas qu’un jour, ce serait la communauté de Taizé elle –même qui s’ouvrirait aux catholiques. Chaque fois qu’après mon retour en Europe, j’allais revoir frère Grégoire « notre frère » me recevait pour un moment de tête-à-tête, de cœur à cœur, toujours intense, aussi bref soit-il.

                                   La dernière fois, lors d’une marche des guides d’Europe, il m’invita à un dîner seul à seul dans sa chambre, se concluant avec un intense moment de prière, accroupis sur nos talons, devant quelques icônes de son «  coin – prière ». Instants hors du temps, instants d’éternité.

 

Cette quête toute intérieure d’une plénitude.

                                    Son cheminement lent, régulier et paisible – comme le pas d’un montagnard – vers la plénitude de l’orthodoxie de la foi catholique reçue des Apôtres, sans jamais rien brusquer, heurter, encore moins casser[5], a finit par désarmer même ceux qui, du côté protestant, le critiquaient, n’arrivant pas à le comprendre, moins encore à le suivre. Ils ont été finalement obligés  d’en reconnaître  et d’en respecter l’authenticité. Car tout s’est vécu dans la paix des profondeurs, dans l’intériorité, dans une découverte  personnelle et intime. Comme une maturation, une germination, une éclosion,. D’où cette note d’étonnante fraîcheur. Celle d’un enfant qui s’émerveille de la pure beauté de la Vérité [6]

 

                                   J’ai toujours été frappé de son sens si profond du mystère de l’Eucharistie. Depuis des décennies, il avait cessé de célébrer la sainte Cène, en tant que pasteur, car il en avait reçu la certitude intime : l’Eucharistie en sa plénitude suppose la succession apostolique dans les Eglises Catholiques, Orthodoxes ou anciennes orientales. Et dès les années 60, il a voulu que le Corps de Dieu soit présent dans les tabernacles, d’abord de la vieille église romane, puis à la crypte, et enfin dans la grande église de la Réconciliation. Sur ce mystère, il aurait sûrement pu signer la lettre de son frère tant aimé Max Thurian à ses frères protestants, après son ordination sacerdotale par l’Archevêque de Naples. Il aimait évoquer comment Mother Térésa leur avait apporté un tabernacle de bois pour leur petite chapelle de Calcutta. «  Elle savait que là est une source essentielle pour soutenir le don de toute une vie. » ( p 68 )

                                    C’est au-dedans de cet amour eucharistique qu’il faut décoder quelques « coïncidences »  frappantes :

                                   Il est « immolé » en pleine année de l’Eucharistie, pendant les JMJ toutes centrées sur l’adoration eucharistique. La dernière fois que le monde entier l’a vu, c’était en communiant, le premier de la file, des mains du cardinal Ratzinger, lors de l’encièlement de Jean Paul II (geste qui avait provoqué une polémique en Allemagne).

                                   Enfin, son encièlement à lui, 4 mois plus tard, consiste essentiellement dans la célébration de la messe, qui plus est, par un cardinal venant de Rome.

                                   Une fois, à peine lui ai-je dit : «  J’arrive de Rome » qu’il se lève, ouvre les bras et s’exclame : «  Ah ! Rome ! Notre Eglise Mère ! ». Jamais je n’oublierai son visage tout illuminé.[7]

  En parlant de la surprenante demande de Paul VI d’établir une représentation permanente du prieur de Taizé auprès du Saint Siège : » Je sais une chose : j’aime cette Eglise pérégrinante qui est à Rome et son évêque. Que puis-je demander à celui-ci sinon qu’il éclaire, qu’il stimule une communion entre tous ceux qui se réfèrent au Christ. » (p 119)

                                   Mais par-dessus tout, il est devenu lui-même, en personne, un petit agneau égorgé, donc hostie vivante. De même que son frère tant aimé Jean Paul II était les derniers jours devenu aussi agneau eucharistique silencieusement offert à nos regards.

           

 

Une simple présence qui simplement rayonne.

                                    A la Pentecôte 1998, pour le rassemblement des nouveaux mouvements et communautés nouvelles, - devant un grand nombre de fondateurs, donc lui - Jean Paul II avait évoqué cette «  mystérieuse attraction exercée par la personnalité des fondateurs. » Mais chez lui, c’était la simple humilité qui attirait, mieux : qui aimantait. Rien d’autre.

                                   Il était avant tout un pauvre de l’Evangile, un de ces anawims, au cœur doux et humble dont l’âme devient un royaume. D’une douceur, d’une humilité, d’une simplicité désarmante.

                                   Et c’est  très précisément par là, qu’il exerçait cette mystérieuse fascination sur une telle foule de jeunes. Il n’était ni théologien prestigieux, ni prédicateur de feu, encore moins rhéteur, il n’exerçait aucun charisme spectaculaire, tel un  Emiliano Tardif, il n’avait pas la prestance sportive et de don d’acteur d’un Jean-Paul II qui pouvait, comme jeune pape, séduire tant de jeunes.

                                   Il parlait si peu, quelques brèves phrases, comme autant de diamants rares et précieux, réfractant la clarté de l’Evangile Pour caractériser son style oral ou écrit, je ne trouve qu’un mot : limpidité.  Celle d’une eau de roche. Ce qu’Olivier Clément appelle : une limpidité cristalline. Inlassablement, il a  modulé  avec toutes les variations possibles les mots de : confiance, paix, joie, bonté du cœur, transparence, douceur, tendresse. Se répétant autant que ces merveilleux refrains dits de Taizé qui – par leur inlassable répétition, finissent par  imprégner la pensée, parfumer l’ambiance, pénétrer les cœurs, apaiser l’âme.

                                   Et voilà, génération après génération, des jeunes ont afflué du monde entier… Attirés par quoi donc ? Par sa seule présence. Présence douce, silencieuse, toute effacée  devant celle de Jésus. Tels les Mages attirés par une étoile silencieuse, puis séduits par un tout Petit, dans sa pauvreté, sa faiblesse, son silence.

           

Un cœur qui sait écouter, un regard qui fait exister.

                                    Présence qui se révélait dans son extraordinaire capacité d’écoute. Que de dizaines de milliers d’heures a t-il consacrées à simplement écouter des jeunes lui confier leur solitude, blessures,  désarrois,  détresses, leurs joies aussi. Il n’était qu’accueil, qu ‘écoute, que disponibilité comme le sont les vrais pauvres. Inlassablement. Jusqu’au bout[8].

                                   Il donnait quelques conseils, sobrement. Mais c’était surtout son regard qui était réponse. Regard d’une telle limpidité, d’une telle transparence, d’une telle sérénité ! Regard qui trahissait son âme, profonde. Chacun était regardé, comme s’il était seul au monde. Plus personne ne comptait au monde à cet instant précis : il n’y avait plus que toi et lui, car Dieu était là.

                                    Regard prophétique s’il en est, pressentant toujours le meilleur, le plus beau, le plus vrai, le plus profond de chacun. Le devinant, l’éveillant, le mettant à jour. Regard anticipant l’avenir : voyant en toi non plus l’enfant blessé de hier, mais déjà le prince glorieux de demain. Regard qui donne d’exister ! Que de jeunes se sont sentis pour la première fois non seulement exister, mais pour la première fois heureux et fiers d’exister, parce que simplement aimés, enfin !

 

                                   Et pourquoi donc ? Parce que c’est un regard d’enfant. Incapable de voir le mal. Regard d’innocence, rendant chacun à son innocence  originelle, à son enfance éternelle.

                                   Regard réfléchissant tout en la tamisant, une clarté du ciel. Tel ce regard de Maximilien Kolbe que ses geôliers ne pouvaient supporter, tant le ciel s’y reflétait : «  Ne nous regarde pas ainsi ! »

 

                                   Le regard de Jésus était –il tellement différent ? En fait, n’était –ce pas Lui  qui, à travers les beaux yeux  bleus de frère  Roger nous regardait, de ce regard qui avait fait jaillir les larmes de Pierre et d’une certaine fille de Magdala. Regard où filtrait une certaine lumière intérieure.

                                   N’avait –il pas écrit un jour : «  Seule la compassion donne de voir l’autre tel qu’il est. Un regard d’amour discerne en chacun la bonté profonde de l’âme humaine. »

 

Un staretz au cœur universel, un père à l’âme fraternelle.

                                   «  Qui me voit voit le Père ». Avec le temps, son visage d’enfant était devenu une icône de celui du Père.

                                   

                                   Tant de jeunes, portant cette carence fondamentale : n’avoir connu que des caricatures de paternité, ou n’en n’ayant jamais connu – ou s’ils l’ont connu n’ayant jamais pu l’aimer. Pour eux, il  a été, comme Jean- Paul II, mais à sa manière propre, une sorte de sacrement du Père : un signe visible, sensible, de l’invisible et souvent non- sensible tendresse du Père du ciel. Il a été révélation de la paternité selon Dieu.

                                  

                                   Mais père, il l’a été à la manière d’un frère. J’oserais dire : un père tout fraternel. Ou un grand frère tout paternel : oui « notre frère. »

                                   Fraternel au départ, véritablement paternel à la fin.

                                   Il a ainsi été pour une multitude, un véritable staretz, dans les grandes lignées des startzy d’Orient. Non un gourou, non un swami, mais un Père dans l’Esprit Saint, partageant quelque chose de ce Père « d’où toute paternité tire son nom. »

                                   Non un éducateur, un formateur, un professeur, mais un  éveilleur,  un entraîneur, un premier de cordée. Eveillant, entraînant vers les cimes par sa seule manière d’être, par sa simple présence. Présence à Dieu, et donc à chacun.

                                   Il a ouvert les sources de leur créativité, en étant serviteur de la confiance.

                       

                                   Comme Jean-Paul II, il leur  a fait une confiance totale: il les a estimés capables de devenir pleinement eux-même, capables de sainteté, et même d’héroïsme. Il a fait appel et a suscité ce qu’ils peuvent donner et être. La dernière phrase de son dernier livre: «  Pour ma part, j’irais jusqu’au bout du monde, si je le pouvais, pour dire et redire ma confiance dans les jeunes générations ».(p 150) Maintenant qu’il n’est plus limité par les contraintes d’espace / temps, il ira les rejoindre partout.

Puisse le Seigneur donner à son Eglise, un grand nombre de tels startzy, de tels pères dans l’Esprit. C’est une urgence !

 

Une colline de Bourgogne   : capitale - prière de la planète – jeunes.

                         Ce que je dis sur Frère Roger, peut l’être de sa fille première née, tant aimée : sa communauté.  «  Où la bonté du cœur et la  simplicité seraient au centre de tout. » ( Dieu ne peut qu’aimer, p 40) Dans le monde protestant d’alors, Taizé surgit comme un miracle d’amour. La réforme avait éliminé la vie religieuse, surtout la vie monastique. Il n’en n’était plus question. Et voici que des hommes – puis des femmes – découvrent la consécration totale de soi à la personne du Seigneur Jésus, dans un célibat librement et joyeusement consenti et offert, comme un irrésistible besoin de l’âme croyante, du cœur baptisé.[9] Du  dedans même de la relation personnelle et amoureuse avec Lui, ils découvrent à leur tour ce qui a fait la joie d’une multitude, depuis les premières vierges consacrées et les premiers moines. Voici qu’ils renouent avec cette longue tradition réformée. Et cela juste  entre Cluny et Cîteaux ! Il ne le font pas à coups de clairon, avec force démonstrations, théories et arguments, mais simplement en  vivant et de jour et de nuit, les béatitudes de l’Evangile. Et là aussi, sans le vouloir, ils feront école. Et les plus violents opposants en seront désarmés.

 

                                   Comment se fait –il que cette communauté rayonne à ce point sur des jeunes de partout, depuis près de 50 ans, inlassablement ? Elle n’a absolument rien fait pour attirer les foules. Pas l’ombre de marketing, ou même de simple pub médiatique. Elle est restée d’une discrétion étonnante. Comme toute effacée derrière, ou plutôt  au dedans, de ce qu’elle suscitait malgré elle. Attirant comme un parfum, le simple parfum de l’Evangile, la bonne odeur du Christ.

 

                                   Etonnés, sinon sidérés par ce qu’il leur arrivait, ils y ont vu les préférences de Jésus. Comme lui, ils étaient partis au désert pour partager sa prière, et voici les foules qui envahissent leur petite colline. Ils ne les ont pas refoulés. Ils n’ont pas appelé la police ; Ils ne les ont pas renvoyés ailleurs. Pourquoi donc ? Parce qu’ils ont été « saisis de compassion » devant leur faim et leur soif ( Mt 14,14) Ils les ont reçus, avec les moyens du bord, c’est à dire dans leur propre dénuement. Ils ont donné tout ce qu’ils avaient, aussi disproportionnés que 5 pains et 2 poissons pour 5000 hommes.

                                   Ils ont offert le pain de la parole, et l’eau vive de la prière. Et Taizé en est devenu un oasis pour une foule sans nombre, de toutes races, nations peuples, langues et mêmes religions.

                                   L’humble colline bourguignonne est devenue capitale de sens pour le continent jeunes.

                                   Ces jeunes, autour de qui donc sont –ils rassemblés ? Autour d’une communauté, d’un homme de Dieu ? Non,  mais grâce à eux et avec eux, autour de l’Agneau. Les pôles exerçant une irrésistible attraction : l’intime chapelle romane, la crypte, la vaste église, les oratoires ici et là disséminés sur le terrain.

                                   Pas un instant de jour et même de  nuit où un jeune ne soit  là, plongé en silencieuse prière. Accroupi, à genoux, prosterné de tout son long ( comme Jean Paul II aimait le faire, les bras en croix) ou allongé se reposant en Dieu. (Il est prévu des lieux pour retraitants en complet silence.)

                                   Absolument rien d’extraordinaire ou de spécial pour attirer : ni convention charismatique, ni groupe théâtral, ni lieu d’apparition, ni concert. Tout est dans l’intériorité, la profondeur, le recueillement. Une des trouvailles de génie : ces refrains, brefs, biens ciselés, (grâce auxquels tant de cathos connaissent des bribes de latin !), inlassablement re-chantés, calmement, paisiblement, tranquillement. Je ne connais rien de tel pour plonger une foule (ou simplement une personne, lorsqu’on les fredonne pour soi ) dans un était paisible d’adorante contemplation. Et cela, quel que soit le pays, la langue, ou la sensibilité[10].

                                   Aujourd’hui, ce sont les seuls chants que l’on peut entonner avec les jeunes sous n’importe quelle latitude, sans aucune répétition. Preuve : à Cologne, ils formaient 2/3 des chants de la veillée finale. Les  refrains «  envoûtants » et les icônes resplendissantes : on comprend qu’ils aiment tant les liturgies orientales.[11]

                                  

                                  Il conclut son ultime livre évoquant le chant des jeunes, les soirées d’été «  sous un ciel chargé d’étoiles ». Leurs aspirations à la paix, à la confiance sont comme ces étoiles, petites lumières dans la nuit. »

                                   Frère Roger : une étoile allumant cent mille étoiles.  Contagion  de la seule lumière, de la seule vérité, de la seule bonté. Rayonnement d’un amour unique. Aimantation d’un aimant, d’un amant de Jésus.

 

 

Avec les persécutés et les déshérités de la terre

 

            Deux dimensions de la communauté ne sont pas assez connues. Leur amoureuse sollicitude pour les frères alors persécutés de ce qu’on appelait le « bloc Est ». Dès la fin de la dernière guerre mondiale, tout en oeuvrant ardemment, comme on sait, à la réconciliation entre Allemands et Français, des frères sont envoyés, en semi-clandestinité, dans ces pays du Centre-Est Europe, formant un gigantesque camp de concentration. Grâce à des prodiges de discrétion et de savoir faire, ils ont pu soutenir, consoler, épauler un grand nombre. (Mon frère Grégoire ira ainsi plusieurs fois en Roumanie). Quand moi –même j’ai pu enfin y aller, en 81, tant de jeunes y fredonnaient déjà les refrains de Taizé.

                                   Cela à une époque où en France, une étrange «  conspiration du silence » rendait tabou toute évocation de la plus terrible des persécutions de toute l’histoire de l’Eglise. Il a fallu que Karol Wotyla devienne Jean Paul II pour s’écrier : » l’Eglise du silence n’est pas à l’Est, mais ici à l’Ouest ! » Et encore : » Il n’y a plus d’Eglise du silence : je serai sa voix ! »

                                   Je me souviens de la fête à Taizé, lorsqu’à été appris la restitution de la cathédrale de Vilnius. Evoquant son premier pèlerinage à Dresde en 1980 : «  Voir enfin le visage de tant de jeunes que, depuis des années, nous aimions sans les connaître, était une fête. »( p 127). Encore, en 1988, pour le millénaire du baptême de la Rus’ : «  Revoir dans l’humble peuple , à Moscou, Yaroslav, Kiev, tant de visages de paix et de bonté, touchait aux profondeurs. Je me disais : serions nous venus seulement pour voir ces visages, reflets de la sainteté de Dieu, ce serait déjà suffisant pour combler nos cœurs ! » (p 131)

                       

                                   L’autre dimension : leurs petites fraternités  disséminées pour un temps ou pour longtemps, dans des lieux de grande pauvreté, dans favelas d’Amérique latine, ou bidonvilles d’Afrique ou d’Asie ( j’ai bien connu celles de Kigali). Telles des antennes à l’écoute des plus miséreux de la planète. Son grand bonheur : pouvoir aller y vivre régulièrement quelques semaines.  Etre  parmi eux, non pas pour apporter des solutions mais avant tout pour être une simple présence d’amour, un peu comme les petits frères et petites sœurs de Jésus, avec qui tant de liens se sont tissés. C’est peut-être là, un des secrets de leur attachement à une réelle simplicité de vie à Taizé même. Ils ont réussi ce tour de force de ne rien construire d’inutile ou de démesuré, mais d’en rester toujours au strict minimum vital pour accueillir ces foules, demeurant sous tentes ou ne construisant que de petits bâtiments, au maximum de simplicité. Là où bien d’autres auraient cédé à la folie des grandeurs. Avec au cœur cette évidence de simple bon sens : tout ce qui serait dépensé de non – nécessaire, serait volé à ceux pour qui c’est  nécessaire.

                                   De même que leur attachement farouche à la gratuité de l’accueil, de l’autre, au devoir de gagner leur vie par leur propre labeur, refusant tout cadeau et tout don ( sauf pour le bréviaire de Jean XXIII et un calice d’or donné par Paul VI )

 

Quand un cœur s’unifie, une vie se simplifie, et  la beauté irradie

                                    J’aimerais achever cette brève évocation par deux petits textes où son visage se devine en transparence.

                                   Le premier est tiré de son ultime livre, un vrai auto-portrait :

 

Pour qu’une vie soit belle, il n’est pas indispensable d’avoir des qualités exceptionnelles ou de grandes facilités : il y a un bonheur dans le don de soi-même. Ce qui rend heureuse une existence, c’est d’avancer vers la simplicité : celle de notre cœur et celle de notre vie. Quand la simplicité est associée à la bonté du cœur, un être humain peut créer un espace d’espérance autour de lui.

Pour qui avance de commencement en commencement, une vie heureuse se construit. Jour après jour et même de nuit, nous irons vers à la source : en ses profondeurs scintille une eau vive. » ( p 9)

 

             Et encore : «  pour qui cherche à aimer avec la bonté du cœur, la vie s’emplit d’une beauté sereine. » ( p 142)

 

                        Oui, avec cette seule bonté, n’a t-il pas réfracté dans la vie d’un grand nombre, cette bonté paisible de l’amour, d’un amour tout de confiance ?

 

                                                                        *

 

                        Cette confiance qui lui a donné tout à la fois « d’aimer la vie sur la terre et d’attendre un au-delà, une vie qui ne finira jamais. » ( Dieu ne peut qu’aimer , p 57)

 

                        «  Acquiers la paix et des milliers autour de toi seront sauvés » ( Séraphim de Sarov) .

                        La paix, il l’a reçue. Des multitudes en ont été apaisées.

 

                                                                       *

                        L’autre texte est celui d’une stance  de ces cisterciens[12] qu’il aimait tant. Vivante enluminure, il en illustre chaque mot  :

           

                                   Heureux celui que ton visage a fasciné, Seigneur Jésus

                                   Et dont l’amour a reconnu partout le sceau de ton image.

           

                                   Heureux celui que ta présence a dépouillé : tu l’envahis !

                                   Saisie par toi, toute sa vie te laisse voir en transparence.

 

                                   Vivante icône où ton mystère est apparu sur nos chemins

                                   Heureux celui qui dans tes mains, passe avec toi du monde au Père.

 

 

                                                                                                  

 

 

 

[1]  Pour ceux qui ne le sauraient pas : les frères sont placés en deux longues files, entourés, j’oserais dire « enserrés » par les jeunes. Non au devant d’eux, comme dans d’autres communautés, mais vraiment au milieu d’eux. Lors de l’encièlement, j’ai apprécié que la bonne centaine de prêtres ne soit pas massée autour de l’autel, pour laisser la priorité aux jeunes, ce peuple par excellence de frère Roger.

 

[2] Dès le lendemain, à la messe internationale, le Cardinal Lustiger en parlait, pendant que son beau visage serein illuminait les  écrans géants.

 

[3] Ce même soir, Laurent Fabre, fondateur du Chemin Neuf, dans un carrefour œcuménique posait la question : qui  parmi vous, est prêt à  livrer sa vie pour l’unité ?

 

[4]  Les citations de frère Roger (sans autre référence) , sont tirées de son ultime livre, qui prend valeur de testament :   Pressens – tu un bonheur ?  Juillet 2005.

 

[5] : « J’ai trouvé ma propre identité de chrétien en réconciliant en moi-même la foi de mes origines avec le mystère de la Foi catholique sans rupture de communion avec quiconque. » ( Dieu ne peut qu’aimer, p 97)

 

[6]  Fait étonnant : des autorités ou de simples fidèles de toutes les Eglises et confessions chrétiennes, mais aussi musulmans, hindouistes et autres, se retrouvaient dans une prière unanime, autour de son corps. Comme le dit Olivier Clément : «  Cette diversité historique et géographique s’efface devant la diversité des dons. » ( Taizé, un sens à la vie,  p 14 )

 

[7] : Evoquant son amitié profonde avec Jean XXIII : «  Par sa vie ce pape très aimé a ouvert les yeux sur le ministère du pasteur universel, si essentiel au cœur de cette unique communion qu’est l’Eglise. » ( p 114)

 

[8] :  Et que dire de ses mille délicatesse. Ah ! ces cadeaux, cachés dans un tiroir de son lit, et qu’il aimait offrir avec son inimitable sourire. Lors d’une veillée à Düsseldorf, apprenant sa Pâques, un jeune  me confie ceci : En pleine recherche, il passe deux semaines à Taizé. Chaque soir de la première semaine, frère Roger le  reçoit pendant ¾ d’heure. Un soir, il lui demande pourquoi il ne parle pas plus souvent de la Vierge Marie. Frère Roger ne répond rien. Mais un soir suivant, il le fait chercher, l’emmène devant l’icône de la Mère de Dieu, et prie avec lui un Ave.

 

[9] : Parmi les plus belles pages sur le célibat consacré, il faudrait toujours citer Fr. Roger.

 

[10] Cet amour du chant qui s’enracine si loin chez fr Roger…( En 1941, pour ne pas gêner les réfugiés qu’il cache, il s’en va tout seul loin de la maison, pour chanter de toute sa voix claire.) 

)

 

[11] Marqué dès son enfance par les Orthodoxes réfugiés de Russie, il a vite saisi que «  le secret de l’Orthodoxie était avant tout dans la prière ouverte à la contemplation. » ( Dieu ne peut qu’aimer, p 111

 

[12] : Parmi les plus belles traductions actuelles de saint Bernard : celles de son frère Pierre Yves Emery, un fervent de l’école cistercienne.