Charles d’Autriche – Hongrie

  Roi-courage et prophète de la paix

 

 

 

           La béatification de l’empereur Charles de Habsbourg, Empereur d’Autriche et Roi Apostolique de Hongrie, est un événement de toute première grandeur dans l’histoire de l’Église contemporaine, et d’une extrême actualité : c’est la première fois qu’est béatifié un Chef d’Etat, depuis des lustres (en attendant le Roi Baudouin) et Dieu sait combien, en un temps ou tant de jeunes sont dégoûtés de la politique, trop salie par magouilles et corruption, il est urgent d’offrir aux responsables politiques des étoiles éclairant leur profession, qui devrait être de l’ordre d’une vocation.

           A l’heure de la construction de l’Union européenne, il est bon de s’inspirer de ce chef d’œuvre culturel et politique que fut, du moins à certaines époques, cet empire recouvrant pendant des siècles la Mittel Europa. Cette béatification touche douze pays européens actuels dont il a été le souverain : Ukraine-Galicie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Roumanie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Slovénie, Italie, et par-dessus tout évidemment Autriche et Hongrie.

           Il nous est encore contemporain, et relativement familier, puisque parti dans la gloire voici seulement 70 ans (4 de ses 8 enfants vivent encore, ainsi que 32 de ses petits-enfants qui eux-mêmes ont déjà 101 enfants !) Jean-Paul II nous avait déjà donné des béatifications d’époux et de mère devant mari et enfants (Gianna Molla) Et voici un père glorifié devant ses enfants et petits-enfants : que c’est beau !

Enfin c’est un saint relativement jeune (34 ans), ayant connu et la gloire et surtout la croix, qui aura un bel ascendant sur les jeunes et les familles.

           Par ailleurs, cette béatification touche spécialement le Saint Père dont le nom – Karol – lui a été donné précisément en affection pour le jeune empereur, pour qui son père – officier de l’armée autrichienne – avait une profonde admiration. Lorsqu’il a reçu l’impératrice Zita : « Je salue la souveraine de mon père ! »

           Personnellement, cet événement signifie beaucoup, car depuis l’enfance nous priions en famille pour sa béatification. Et nous avons eu l’insigne privilège d’accueillir chez nous, en 1937, la famille impériale exilée. Ce qui avait profondément impressionné l’enfant que j’étais.

           Aussi est-ce une joie de retrouver, au hasard de mes tournées d’évangélisation, quelques uns de sa nombreuse postérité, et de pouvoir être présent à cette béatification longuement attendue.

 

           Ne pouvant être exhaustif dans le cadre d’un bref article, et sa vie étant déjà bien connue par ailleurs, je souligne ici juste quelques points qui me frappent particulièrement :

 

 Un chevalier-courage

 

         Quand il naît le 17 août 1887, qui donc soupçonne qu’il devra un jour succéder à l’empereur François-Joseph et recueillir l’immense Empire ? Le jour de ses fiançailles, avec la princesse Zita de Bourbon Parme, il lui murmure : « Maintenant, nous allons nous aider l’un l’autre à gagner le ciel ! » Il rêve d’une paisible vie familiale, dans le modeste château de Schwarzau (lieu de pèlerinage marial où j’étais récemment).

           27 juin 1914 : le meurtre tragique de l’Archiduc héritier en visite officielle à Sarajevo (« cette balle qui finira par faire des millions de tués », étant le déclencheur premier de la guerre). Karl se retrouve subitement l’héritier. Il en est bouleversé. Il sait que l’immense empire tombera bientôt sur ses frêles épaules. Il n’a que 26 ans ! François Ferdinand lui avait confié : « Je ne vivrai pas longtemps. Je ne mourrai pas d’une mort naturelle ».

           Le vieil empereur, écrasé, lui confie : « A présent ton fils Otto est ma seule consolation, l’unique espoir qui me reste ».

           Sur ce éclate la première guerre mondiale. Nommé colonel puis général en chef des armées, il part sur différents fronts au Sud-Tyrol (cette région, maintenant Alta-Adige, qui a tant souffert de l’Italie à cette époque), en Transylvanie, en Galicie. Avant de partir, Zita lui grave sur le sabre : « Sub tuum praesidium », « Sous ta protection nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu ».

           Novembre 1916 : L’Empereur rend son dernier soupir. A Charles d’assumer le séculaire héritage Habsbourg couvrant plus de huit siècles, cela en des circonstances absolument tragiques. L’immense Empire est ébranlé du dedans par les contestations de ceux qui revendiquent l’autonomie nationale, et secoué sur tous les fronts par le cyclone de la guerre. Sa première déclaration impériale : « En demandant au Ciel la grâce et la bénédiction pour moi et pour ma maison, ainsi que pour mes peuples bien-aimés (…) je jure devant le Très Haut d’administrer fidèlement les biens que mes ancêtres m’ont légués. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour bannir dans le plus bref délai les horreurs et les sacrifices qu’entraîne la guerre, et pour rendre à mon peuple les bienfaits de la paix ».

           Dès le 30 décembre, il est intronisé Roi Apostolique de Hongrie, en l’église Notre-Dame de Budapest, avec toute la majesté liturgique qui convient, il reçoit la couronne même de Saint Étienne, l’Impératrice tenant le petit Otto de 5 ans dans ses bras. Imaginez un jeune de 28 ans nommé président à vie de l’ensemble de l’Union européenne. Quelle force d’âme ne lui faut-il pas !

 

 Un prophète de la paix

 

           Dans la conjoncture la plus dramatique qu’on puisse imaginer, personne n’a autant œuvré pour la paix. Inlassablement, ne supportant pas tant d’innocents massacrés, de vies perdues, de souffrances sans nom, de destructions irréparables, il lance toutes les tentatives possibles et emploie tous les moyens (bien limités en fait) en son pouvoir. Sans trahir le pacte de Franz-Josef avec l’Allemagne, il fait tout pour freiner son bellicisme qu’il réprouve absolument, poussant même à rendre à la France l’Alsace-Lorraine. Si ses gouvernements d’un côté, les alliés de l’autre, avaient reçu son plan de paix séparée (indépendamment) de l’Allemagne, des morts par millions auraient été évités.

           Les frères de Zita, les princes Sixte et Xavier de Bourbon, vont y jouer un rôle de tout premier plan, vu leur position familiale de trait d’union naturel (engagés dans l’armée belge, tout en étant frères de l’impératrice). Ces inlassables pourparlers et tractations en grand secret, - un vrai roman trop long à détailler ici - n’ont hélas pas abouti. Ce fut une amère déception pour le couple impérial.

 Un visionnaire de la future Europe

           Par ailleurs, il veut donner aux différents peuples de l’Empire une réelle autonomie dans le cadre d’une confédération danubienne. Sans trahir son serment lors de son intronisation comme Roi Apostolique de Hongrie, il veut faire droit aux revendications des Roumains et des Slaves du Sud. S’il en avait eu les moyens c’eut été la plus belle réalisation d’une Union Européenne. Sa vision de l’Europe est vraiment prophétique. Les Habsbourg ont toujours eu ce profond respect de leurs nombreux peuples, dans leurs différences culturelles nationales. De Lvov à Prague, de Cracovie à Sarajevo, de Budapest à Zagreb, on voit partout les traces vives de cette merveilleuse floraison artistique dans tous les domaines, de l’architecture à la poésie et à la musique.

           Ceci est d’une terrible actualité, à l’heure où l’anti-culture américaine et occidentale risque de submerger toutes les admirables cultures locales, ce que le rouleau compresseur soviétique n’avait pas réussi à faire ! (Jusque dans l’île monastique de Valaam, en plein lac Lagoda : la publicité au néon pour coca cola !)

           Ce n’est pas hasard si son fils l’Archiduc Otto se fera, dès les années 50, l’ardent promoteur d’une Europe unie, mais dans le respect des nations, et dans l’esprit de ce christianisme qui en fut le liquide amniotique[1]. On a pu en dire : « le dernier et le premier des Européens, et le meilleur prophète de l’avenir, pour n’avoir rien oublié du passé ».

 Un témoin de la vérité

           Au long de ces années de politique au plus haut niveau, au milieu de pressions de toutes sortes, d’une incroyable violence, il fait preuve d’un extraordinaire sens de la justice. Il refuse catégoriquement toute espèce de magouille, de compromissions sous quelque forme que ce soit, de corruption, et ne les tolère pas chez ceux qui ont la responsabilité du bien commun. On pourrait en donner bien des exemples. Encore en exil, il préfèrera renoncer à retrouver son trône plutôt que d’adhérer à la franc-maçonnerie, qui promettait paradoxalement de l’y aider. De même il refusera net de légaliser le divorce comme cela lui est proposé en échange de son retour. Il est un modèle magnifique de droiture, demeurant intègre, vrai, honnête et juste en toutes circonstances, fut-ce au prix de son trône. Et le prix, il l’a payé.

 Un homme simple, toujours proche des pauvres

           Devenu Empereur, Zita et lui tiennent absolument à garder un style de vie marqué par la sobriété et la simplicité. Quand, en 1918, ils sont à Baden, ils choisissent la petite Kaiser Haus, recevant ministres, diplomates, généraux, dans leur propre chambre à coucher, (un simple rideau cachant le lit), au scandale des grands de ce monde.

           C’est qu’ils veulent rester au plus proche des « petites gens ». Ils ont mille attentions et délicatesses envers chacun de ceux qui les entourent, spécialement de ceux qui sont à leur service immédiat (ce qui sera une des caractéristiques les plus attachantes du Roi Baudouin plus tard).

           Etant encore général en chef, il est toujours au milieu de ses soldats, bivouaquant avec eux, s’intéressant à chacun, pendant que Zita se dépense sans compter au chevet des blessés et des agonisants. Ils attirent de suite l’affection reconnaissante de tous. Cela pendant que sur le front belge en Flandre, la Reine Elisabeth (de Bavière) épouse du Roi Albert, se dévoue, elle aussi sans compter, comme infirmière, dans les hôpitaux de campagnes. D’ailleurs que de ressemblances entre ces deux couples royaux contemporains ! (Par alliance les maisons Habsbourg et Belgique seront liées. La princesse Astrid, aînée de l’actuel Roi Albert II, a épousé l’Archiduc Lorenz d’Autriche).

           Il fait abolir une coutume militaire punissant les fautifs en les attachant à un poteau, interdit la réquisition de logements privés pour les officiers, le duel dans l’armée, et toute forme de représailles sur le front. Bref, tout pour humaniser un peu l’abominable conflit.

           Zita n’avait-elle pas déclaré lors de leur couronnement : « Rien n’est aussi noble aux yeux de Dieu que changer en sourire les larmes d’un enfant ». Elle se donne totalement aux orphelins, aux malades, aux blessés, sur les traces de Sainte Elisabeth de Hongrie. Non seulement leur vie est simple, mais même austère. Il se mortifie pour aider les autres, se prive pour donner plus largement. En 1918 le ministre du ravitaillement s’étonne, lors d’un repas avec lui, de la mauvaise qualité de la nourriture. Réponse impériale : « Vous savez, parmi les fonctionnaires de la cour, il se trouve beaucoup de pauvres qui ont des enfants. On ne peut leur en vouloir de dérober quelques quintaux de sucre ou de café. Mais que des seigneurs distingués, poussés par l’appât du gain, concluent des marchés odieux au préjudice du public est bien plus scandaleux. Il faut les combattre énergiquement ! Ceci est votre tâche en Hongrie comme ici. Je ne veux plus voir de ces archiducs ni de ces comtes agioteurs[2]. »

 

 Epoux et père de famille plein d’affection

 

           En pleine guerre, il travaille d’arrache-pied jusqu’à épuiser ses aides : « Nous étions cinq à son service, après douze jours nous étions épuisés. Cependant le souverain, sans arrêt ni repos, assumait physiquement non seulement l’équivalent de notre travail, mais en plus portait l’immense responsabilité de toutes les délibérations ».

             Mais même alors, parmi les innombrables urgences à régler, il tient à tout prix à garder une vie de famille, à jouer avec ses enfants, à les éduquer. Dans la Kaiser Haus, il ne se couche jamais sans venir participer à leurs prières du soir : son repos et sa douce détente quotidienne, cela même quand il doit reprendre l’austère travail jusqu’à minuit, sinon toute la nuit.

           Zita est pour lui la compagne, toujours présente à ses côtés, le soutenant, le réconfortant, le conseillant, l’éclairant aussi de ses judicieux conseils, parfois l’exhortant fermement, par exemple lorsqu’elle s’opposera absolument à une quelconque abdication. Il tient compte de ses initiatives féminines. Que de connivences intérieures entre eux ! Et lors du solennel couronnement de Budapest : le prince-cardinal n’avait-il pas effleuré sa tête à elle avec la couronne de saint Étienne, comme pour manifester son rôle auprès de son Époux et Roi ? Elle pourrait aussi être canonisée un jour. Il ne faut jamais les séparer. Tous les deux ont vécu à la perfection cette admirable complémentarité des grâces respectives de l’homme et de la femme, si chère à Karol Wojtyla. Ils en sont une preuve lumineuse.

 Orant fervent et fidèle

           Où donc puise-t-il sa passion pour la paix, sa compassion des plus pauvres, ses mille délicatesses, sa tendresse et sponsale et paternelle, son courage héroïque au milieu de tant d’adversités ? En son Souverain à lui : son Seigneur et son Dieu !

           Il fait absolument tout pour communier chaque jour et commencer chaque journée par un temps personnel de prière, se levant plus tôt pour l’assurer. Il aime se confesser souvent.

           Sans cesse revenait sur ses lèvres : « Avec l’aide de Dieu. Si Dieu le veut ». Avouant : « Tout a sa valeur devant Dieu ».

           Il porte toujours une petite Bible sur lui, ainsi que le chapelet donné par Pie X.

 

 Sa grande passion

           Il a été incompris, calomnié (ainsi que l’Impératrice), traîné dans la boue des calomnies, victime de mesquineries et de bassesses, renié et trahi même par ceux en qui il mettait sa confiance. Novembre 1918 : sous la double pression à l’intérieur des nationalistes exacerbés, sous influence de Moscou, à l’extérieur des pays vainqueurs de la guerre, il assiste, impuissant, à l’écroulement de cet Empire vieux de six siècles, littéralement dépecé dans les bureaux des chancelleries alliées, sans même demander l’avis des peuples concernés.

           Novembre 1918 : Chaque jour il descend avec Zita dans les jardins de Schönbrunn, se mêlant à la foule venue les ovationner, et les suppliant : « Ne partez pas ! Restez avec nous ! » Il veut à tout prix éviter l’effusion du sang. Dimanche 10 novembre : ultime messe au château impérial. Une dernière fois l’orgue joue l’hymne national composé par Haydn : « Que Dieu garde, protège notre Empereur, notre Royaume… » L’assistance éclate en sanglots. Le 11 : les adieux à leurs fidèles dans la salle des cérémonies. Puis Charles et Zita emmènent leurs enfants prier à la chapelle… La nuit tombée, les élèves de l’Académie leur rendent un ultime hommage, ils partent se réfugier à Eckartsau. Le lendemain la république est proclamée. De là, le 23 mars 1919, ils sont exilés en Suisse. Mêmes adieux déchirants, de la part des petits et des pauvres, inébranlablement fidèles à leur souverain. L’officier anglais chargé de leur sécurité exige du gouvernement un départ avec les honneurs qui leur sont dus, et extorque le train impérial et un dernier hommage de l’armée dans la petite gare de Kopfstetten. Les voilà exilés à Prangins, sur le lac Léman, comme 24 ans plus tard, le Roi Léopold de Belgique et sa famille, après leur déportation en Allemagne. De là il tente une invraisemblable odyssée pour retourner à Budapest où le peuple dans son immense majorité l’attend. L’amiral Horthy, qu’il rencontre le matin de Pâques, le trahit. Renvoyé en Suisse, cette fois sur le lac des 4 cantons, il tentera encore une ultime fois de regagner son trône, sur la demande pressante du Pape, qui voit dans la monarchie hongroise le meilleur moyen de lutter contre le bolchevisme et l’oppression soviétique déjà menaçante pour les pays de l’Est. (L’histoire hélas confirmera cette intuition).

           Parti en avion privé, cette fois accompagné de l’Impératrice, tout se termine dramatiquement sur une… locomotive !... Et c’est encore une fois la trahison et l’échec. Mais on ne peut qu’être en admiration devant son audace, son courage, sa ténacité, sa confiance en Dieu à toute épreuve.

           De Hongrie – la Suisse les refusant – ils sont emmenés sur un bateau de la Marine anglaise, sans savoir la destination, jusqu’à l’île… d’Elbe, pardon ! de Madère. Il peut enfin être tout entier aux siens, menant une vie familiale toute simple (pique-niques compris). Il s’adonne à une intense vie de prière, devenue toute contemplative, autour du tabernacle de la villa Victoria, puis la villa Quinta do Monte.

           Ils connaissent une extrême pauvreté, ne mangeant pas toujours à leur faim, la république autrichienne ayant confisqué tous ses biens, et les pays de l’Entente rechignant à l’aider. L’hiver, avec son brouillard à 800m d’altitude, sans chauffage, lui sera fatal. Gravement malade - catarrhe bronchique et congestion du poumon droit -, il hésite à appeler un médecin, n’ayant pas de quoi le payer. « Jamais il ne voulait apparaître martyr ou réfugié. Jamais il n’a condamné ceux qui l’ont trahi, et si, devant lui, on en médisait, il prenait leur défense. Cette grandeur d’âme a préservé son entourage et sa maison du désespoir et de l’anxiété » dira un de ses fidèles, le comte Karolyi.

           Même ses ennemis l’avouaient : « On pouvait lui parler comme à son propre frère ». Quel éloge splendide !

           La famille prie sans cesse pour lui et autour de lui. Otto veut acheter une statuette de la Vierge de Lourdes à placer dans un arbre, en ex-voto en cas de guérison.

           Il vit sa passion, comme on célèbre une Eucharistie. Le 30 mars : « N’est-ce pas excellent d’avoir une confiance illimitée dans le Sacré Cœur ? Sinon mon état serait insupportable ».

            Son abandon est celui d’un petit enfant dans les bras de sa Mère.

 

 Le passage à son trône céleste

 

            1er avril 1922 : jour béni de sa Pâques. Il veut partir devant le Corps de son Roi, c’est-à-dire devant le Très Saint Sacrement exposé, sur une petite table devant son lit. Il confesse : « Je pardonne à tous mes ennemis, à tous ceux qui m’ont offensé ». Et d’ajouter : « Que tout est bien quand on sait la volonté de Dieu. Tous mes efforts ont tendus toujours à connaître le plus clairement possible la volonté de Dieu en toutes choses, et à m’y conformer. Cela de la manières la plus parfaite possible ».

            Dans son dernier adieu, il prononce le nom de chacun des ses huit enfants, litanie d’amour paternel. Mais à cet instant décisif, il voit plus loin que sa famille… Le dernier regard de ses yeux de chair, il le réserve à son Seigneur. Fixant la Sainte Hostie : « J’offre ma vie pour mon peuple ».

           N’avait-il pas dit quelques jours plus tôt : « Je dois beaucoup souffrir, afin que mes peuples puissent se retrouver tous ensemble… » C’est comme si son regard s’élargissait sur ces peuples qui lui avaient été confiés, et comme s’il répandait sur eux son ultime bénédiction impériale, royale.

           Offrande prophétique. Après la dislocation, il les voit à nouveau, d’une manière ou d’une autre, rassemblés. N’est-ce pas la vision de l’Union Européenne, dans la mesure où elle demeure fidèle à ses racines chrétiennes, sans quoi elle va vite mourir, tel un arbre déraciné.

           Mais précisément ce seront ces peuples-là, de la mittel Europa – si ignorés dans ce binôme Est-Ouest auquel on réduit l’Europe – qui sauveront l’Europe de la paganisation, c’est-à-dire de la déshumanisation. Le grand pèlerinage au sanctuaire marial de Mariazell, si cher à la famille impériale, comme à toute cette zone de l’Europe, en mai dernier, n’a-t-il pas préfiguré l’Europe de demain, c’est-à-dire spirituelle : les Chefs d’Etat ou Premiers ministres des huit pays du Centre-Europe, y ont consacrés leurs peuples à la Reine de l’Europe. Prophétie : ce cœur géographique de l’Europe en deviendra le cœur spirituel. Et l’Europe en sera sauvée. Cela par la grâce de l’ultime intercession du leur dernier et, tout jeune souverain[3].

           Les funérailles sont célébrées dans la ferveur et la simplicité, enveloppées d’une douce paix, après une longue procession de la montagne à la cathédrale de Funchal, où il est encielé. Des musiciens hongrois gitans lui offrent l’émouvant hommage de leurs chants. Sur la stèle : « Adorans S.S.Sacramentum praesens. Dicens : Fiat voluntas tua ! »

           Ce sera, 67 ans plus tard, en 1989, que l’Autriche pourra lui rendre un vibrant hommage public et unanime, à travers les funérailles nationales qu’elle a magnifiquement donné à l’Impératrice Zita, retrouvant sa terre adoptive et tant aimée, après 71 années d’exil, en Espagne, en France, en Belgique, et en Suisse. A cette époque seul le Roi d’Espagne avait réservé un accueil magnifique à la famille impériale, lui offrant le palais royal d’été près de Madrid.

 Encore un mot pour finir :

           Quelques jours avant sa Pâques, il tient – malgré les risques de contagion qui l’isolait douloureusement de ses enfants – à ce qu’Otto soit témoin de sa mort : « Il faut qu’il sache ce que doit faire en pareil cas un roi, un catholique, un homme ! » Son père lui apprend à mourir comme il lui a appris à vivre et l’a préparé à régner. Il a 9 ans. Dans quelques heures il sera l’Empereur d’Autriche et le Roi de Hongrie, par le seul fait de l’entrée au Royaume céleste de son père.

 

 

[1] Voir son passionnant « mémoires d’Europe », Criterion 1994

[2] Cité par Michel Dugast Rouillé, dans Charles de Habsbourg, le dernier empereur, Ed. Racine, 2003

[3] Voir mon article dans l’Homme Nouveau du 4 juillet 2004

Charles d'Autriche-Hongrie : Roi-courage et prophète de la Paix

 

 

 

 

           La béatification de l’empereur Charles de Habsbourg, Empereur d’Autriche et Roi Apostolique de Hongrie, est un événement de toute première grandeur dans l’histoire de l’Église contemporaine, et d’une extrême actualité : c’est la première fois qu’est béatifié un Chef d’Etat, depuis des lustres (en attendant le Roi Baudouin) et Dieu sait combien, en un temps ou tant de jeunes sont dégoûtés de la politique, trop salie par magouilles et corruption, il est urgent d’offrir aux responsables politiques des étoiles éclairant leur profession, qui devrait être de l’ordre d’une vocation.

           A l’heure de la construction de l’Union européenne, il est bon de s’inspirer de ce chef d’œuvre culturel et politique que fut, du moins à certaines époques, cet empire recouvrant pendant des siècles la Mittel Europa. Cette béatification touche douze pays européens actuels dont il a été le souverain : Ukraine-Galicie, Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Roumanie, Serbie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Slovénie, Italie, et par-dessus tout évidemment Autriche et Hongrie.

           Il nous est encore contemporain, et relativement familier, puisque parti dans la gloire voici seulement 70 ans (4 de ses 8 enfants vivent encore, ainsi que 32 de ses petits-enfants qui eux-mêmes ont déjà 101 enfants !) Jean-Paul II nous avait déjà donné des béatifications d’époux et de mère devant mari et enfants (Gianna Molla) Et voici un père glorifié devant ses enfants et petits-enfants : que c’est beau !

Enfin c’est un saint relativement jeune (34 ans), ayant connu et la gloire et surtout la croix, qui aura un bel ascendant sur les jeunes et les familles.

           Par ailleurs, cette béatification touche spécialement le Saint Père dont le nom – Karol – lui a été donné précisément en affection pour le jeune empereur, pour qui son père – officier de l’armée autrichienne – avait une profonde admiration. Lorsqu’il a reçu l’impératrice Zita : « Je salue la souveraine de mon père ! »

           Personnellement, cet événement signifie beaucoup, car depuis l’enfance nous priions en famille pour sa béatification. Et nous avons eu l’insigne privilège d’accueillir chez nous, en 1937, la famille impériale exilée. Ce qui avait profondément impressionné l’enfant que j’étais.

           Aussi est-ce une joie de retrouver, au hasard de mes tournées d’évangélisation, quelques uns de sa nombreuse postérité, et de pouvoir être présent à cette béatification longuement attendue.

 

           Ne pouvant être exhaustif dans le cadre d’un bref article, et sa vie étant déjà bien connue par ailleurs, je souligne ici juste quelques points qui me frappent particulièrement :

 

 Un chevalier-courage

 

         Quand il naît le 17 août 1887, qui donc soupçonne qu’il devra un jour succéder à l’empereur François-Joseph et recueillir l’immense Empire ? Le jour de ses fiançailles, avec la princesse Zita de Bourbon Parme, il lui murmure : « Maintenant, nous allons nous aider l’un l’autre à gagner le ciel ! » Il rêve d’une paisible vie familiale, dans le modeste château de Schwarzau (lieu de pèlerinage marial où j’étais récemment).

           27 juin 1914 : le meurtre tragique de l’Archiduc héritier en visite officielle à Sarajevo (« cette balle qui finira par faire des millions de tués », étant le déclencheur premier de la guerre). Karl se retrouve subitement l’héritier. Il en est bouleversé. Il sait que l’immense empire tombera bientôt sur ses frêles épaules. Il n’a que 26 ans ! François Ferdinand lui avait confié : « Je ne vivrai pas longtemps. Je ne mourrai pas d’une mort naturelle ».

           Le vieil empereur, écrasé, lui confie : « A présent ton fils Otto est ma seule consolation, l’unique espoir qui me reste ».

           Sur ce éclate la première guerre mondiale. Nommé colonel puis général en chef des armées, il part sur différents fronts au Sud-Tyrol (cette région, maintenant Alta-Adige, qui a tant souffert de l’Italie à cette époque), en Transylvanie, en Galicie. Avant de partir, Zita lui grave sur le sabre : « Sub tuum praesidium », « Sous ta protection nous nous réfugions, sainte Mère de Dieu ».

           Novembre 1916 : L’Empereur rend son dernier soupir. A Charles d’assumer le séculaire héritage Habsbourg couvrant plus de huit siècles, cela en des circonstances absolument tragiques. L’immense Empire est ébranlé du dedans par les contestations de ceux qui revendiquent l’autonomie nationale, et secoué sur tous les fronts par le cyclone de la guerre. Sa première déclaration impériale : « En demandant au Ciel la grâce et la bénédiction pour moi et pour ma maison, ainsi que pour mes peuples bien-aimés (…) je jure devant le Très Haut d’administrer fidèlement les biens que mes ancêtres m’ont légués. Je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour bannir dans le plus bref délai les horreurs et les sacrifices qu’entraîne la guerre, et pour rendre à mon peuple les bienfaits de la paix ».

           Dès le 30 décembre, il est intronisé Roi Apostolique de Hongrie, en l’église Notre-Dame de Budapest, avec toute la majesté liturgique qui convient, il reçoit la couronne même de Saint Étienne, l’Impératrice tenant le petit Otto de 5 ans dans ses bras. Imaginez un jeune de 28 ans nommé président à vie de l’ensemble de l’Union européenne. Quelle force d’âme ne lui faut-il pas !

 

 Un prophète de la paix

 

           Dans la conjoncture la plus dramatique qu’on puisse imaginer, personne n’a autant œuvré pour la paix. Inlassablement, ne supportant pas tant d’innocents massacrés, de vies perdues, de souffrances sans nom, de destructions irréparables, il lance toutes les tentatives possibles et emploie tous les moyens (bien limités en fait) en son pouvoir. Sans trahir le pacte de Franz-Josef avec l’Allemagne, il fait tout pour freiner son bellicisme qu’il réprouve absolument, poussant même à rendre à la France l’Alsace-Lorraine. Si ses gouvernements d’un côté, les alliés de l’autre, avaient reçu son plan de paix séparée (indépendamment) de l’Allemagne, des morts par millions auraient été évités.

           Les frères de Zita, les princes Sixte et Xavier de Bourbon, vont y jouer un rôle de tout premier plan, vu leur position familiale de trait d’union naturel (engagés dans l’armée belge, tout en étant frères de l’impératrice). Ces inlassables pourparlers et tractations en grand secret, - un vrai roman trop long à détailler ici - n’ont hélas pas abouti. Ce fut une amère déception pour le couple impérial.

 Un visionnaire de la future Europe

           Par ailleurs, il veut donner aux différents peuples de l’Empire une réelle autonomie dans le cadre d’une confédération danubienne. Sans trahir son serment lors de son intronisation comme Roi Apostolique de Hongrie, il veut faire droit aux revendications des Roumains et des Slaves du Sud. S’il en avait eu les moyens c’eut été la plus belle réalisation d’une Union Européenne. Sa vision de l’Europe est vraiment prophétique. Les Habsbourg ont toujours eu ce profond respect de leurs nombreux peuples, dans leurs différences culturelles nationales. De Lvov à Prague, de Cracovie à Sarajevo, de Budapest à Zagreb, on voit partout les traces vives de cette merveilleuse floraison artistique dans tous les domaines, de l’architecture à la poésie et à la musique.

           Ceci est d’une terrible actualité, à l’heure où l’anti-culture américaine et occidentale risque de submerger toutes les admirables cultures locales, ce que le rouleau compresseur soviétique n’avait pas réussi à faire ! (Jusque dans l’île monastique de Valaam, en plein lac Lagoda : la publicité au néon pour coca cola !)

           Ce n’est pas hasard si son fils l’Archiduc Otto se fera, dès les années 50, l’ardent promoteur d’une Europe unie, mais dans le respect des nations, et dans l’esprit de ce christianisme qui en fut le liquide amniotique[1]. On a pu en dire : « le dernier et le premier des Européens, et le meilleur prophète de l’avenir, pour n’avoir rien oublié du passé ».

 Un témoin de la vérité

           Au long de ces années de politique au plus haut niveau, au milieu de pressions de toutes sortes, d’une incroyable violence, il fait preuve d’un extraordinaire sens de la justice. Il refuse catégoriquement toute espèce de magouille, de compromissions sous quelque forme que ce soit, de corruption, et ne les tolère pas chez ceux qui ont la responsabilité du bien commun. On pourrait en donner bien des exemples. Encore en exil, il préfèrera renoncer à retrouver son trône plutôt que d’adhérer à la franc-maçonnerie, qui promettait paradoxalement de l’y aider. De même il refusera net de légaliser le divorce comme cela lui est proposé en échange de son retour. Il est un modèle magnifique de droiture, demeurant intègre, vrai, honnête et juste en toutes circonstances, fut-ce au prix de son trône. Et le prix, il l’a payé.

 Un homme simple, toujours proche des pauvres

           Devenu Empereur, Zita et lui tiennent absolument à garder un style de vie marqué par la sobriété et la simplicité. Quand, en 1918, ils sont à Baden, ils choisissent la petite Kaiser Haus, recevant ministres, diplomates, généraux, dans leur propre chambre à coucher, (un simple rideau cachant le lit), au scandale des grands de ce monde.

           C’est qu’ils veulent rester au plus proche des « petites gens ». Ils ont mille attentions et délicatesses envers chacun de ceux qui les entourent, spécialement de ceux qui sont à leur service immédiat (ce qui sera une des caractéristiques les plus attachantes du Roi Baudouin plus tard).

           Etant encore général en chef, il est toujours au milieu de ses soldats, bivouaquant avec eux, s’intéressant à chacun, pendant que Zita se dépense sans compter au chevet des blessés et des agonisants. Ils attirent de suite l’affection reconnaissante de tous. Cela pendant que sur le front belge en Flandre, la Reine Elisabeth (de Bavière) épouse du Roi Albert, se dévoue, elle aussi sans compter, comme infirmière, dans les hôpitaux de campagnes. D’ailleurs que de ressemblances entre ces deux couples royaux contemporains ! (Par alliance les maisons Habsbourg et Belgique seront liées. La princesse Astrid, aînée de l’actuel Roi Albert II, a épousé l’Archiduc Lorenz d’Autriche).

           Il fait abolir une coutume militaire punissant les fautifs en les attachant à un poteau, interdit la réquisition de logements privés pour les officiers, le duel dans l’armée, et toute forme de représailles sur le front. Bref, tout pour humaniser un peu l’abominable conflit.

           Zita n’avait-elle pas déclaré lors de leur couronnement : « Rien n’est aussi noble aux yeux de Dieu que changer en sourire les larmes d’un enfant ». Elle se donne totalement aux orphelins, aux malades, aux blessés, sur les traces de Sainte Elisabeth de Hongrie. Non seulement leur vie est simple, mais même austère. Il se mortifie pour aider les autres, se prive pour donner plus largement. En 1918 le ministre du ravitaillement s’étonne, lors d’un repas avec lui, de la mauvaise qualité de la nourriture. Réponse impériale : « Vous savez, parmi les fonctionnaires de la cour, il se trouve beaucoup de pauvres qui ont des enfants. On ne peut leur en vouloir de dérober quelques quintaux de sucre ou de café. Mais que des seigneurs distingués, poussés par l’appât du gain, concluent des marchés odieux au préjudice du public est bien plus scandaleux. Il faut les combattre énergiquement ! Ceci est votre tâche en Hongrie comme ici. Je ne veux plus voir de ces archiducs ni de ces comtes agioteurs[2]. »

 

 Epoux et père de famille plein d’affection

 

           En pleine guerre, il travaille d’arrache-pied jusqu’à épuiser ses aides : « Nous étions cinq à son service, après douze jours nous étions épuisés. Cependant le souverain, sans arrêt ni repos, assumait physiquement non seulement l’équivalent de notre travail, mais en plus portait l’immense responsabilité de toutes les délibérations ».

             Mais même alors, parmi les innombrables urgences à régler, il tient à tout prix à garder une vie de famille, à jouer avec ses enfants, à les éduquer. Dans la Kaiser Haus, il ne se couche jamais sans venir participer à leurs prières du soir : son repos et sa douce détente quotidienne, cela même quand il doit reprendre l’austère travail jusqu’à minuit, sinon toute la nuit.

           Zita est pour lui la compagne, toujours présente à ses côtés, le soutenant, le réconfortant, le conseillant, l’éclairant aussi de ses judicieux conseils, parfois l’exhortant fermement, par exemple lorsqu’elle s’opposera absolument à une quelconque abdication. Il tient compte de ses initiatives féminines. Que de connivences intérieures entre eux ! Et lors du solennel couronnement de Budapest : le prince-cardinal n’avait-il pas effleuré sa tête à elle avec la couronne de saint Étienne, comme pour manifester son rôle auprès de son Époux et Roi ? Elle pourrait aussi être canonisée un jour. Il ne faut jamais les séparer. Tous les deux ont vécu à la perfection cette admirable complémentarité des grâces respectives de l’homme et de la femme, si chère à Karol Wojtyla. Ils en sont une preuve lumineuse.

 Orant fervent et fidèle

           Où donc puise-t-il sa passion pour la paix, sa compassion des plus pauvres, ses mille délicatesses, sa tendresse et sponsale et paternelle, son courage héroïque au milieu de tant d’adversités ? En son Souverain à lui : son Seigneur et son Dieu !

           Il fait absolument tout pour communier chaque jour et commencer chaque journée par un temps personnel de prière, se levant plus tôt pour l’assurer. Il aime se confesser souvent.

           Sans cesse revenait sur ses lèvres : « Avec l’aide de Dieu. Si Dieu le veut ». Avouant : « Tout a sa valeur devant Dieu ».

           Il porte toujours une petite Bible sur lui, ainsi que le chapelet donné par Pie X.

 

 Sa grande passion

           Il a été incompris, calomnié (ainsi que l’Impératrice), traîné dans la boue des calomnies, victime de mesquineries et de bassesses, renié et trahi même par ceux en qui il mettait sa confiance. Novembre 1918 : sous la double pression à l’intérieur des nationalistes exacerbés, sous influence de Moscou, à l’extérieur des pays vainqueurs de la guerre, il assiste, impuissant, à l’écroulement de cet Empire vieux de six siècles, littéralement dépecé dans les bureaux des chancelleries alliées, sans même demander l’avis des peuples concernés.

           Novembre 1918 : Chaque jour il descend avec Zita dans les jardins de Schönbrunn, se mêlant à la foule venue les ovationner, et les suppliant : « Ne partez pas ! Restez avec nous ! » Il veut à tout prix éviter l’effusion du sang. Dimanche 10 novembre : ultime messe au château impérial. Une dernière fois l’orgue joue l’hymne national composé par Haydn : « Que Dieu garde, protège notre Empereur, notre Royaume… » L’assistance éclate en sanglots. Le 11 : les adieux à leurs fidèles dans la salle des cérémonies. Puis Charles et Zita emmènent leurs enfants prier à la chapelle… La nuit tombée, les élèves de l’Académie leur rendent un ultime hommage, ils partent se réfugier à Eckartsau. Le lendemain la république est proclamée. De là, le 23 mars 1919, ils sont exilés en Suisse. Mêmes adieux déchirants, de la part des petits et des pauvres, inébranlablement fidèles à leur souverain. L’officier anglais chargé de leur sécurité exige du gouvernement un départ avec les honneurs qui leur sont dus, et extorque le train impérial et un dernier hommage de l’armée dans la petite gare de Kopfstetten. Les voilà exilés à Prangins, sur le lac Léman, comme 24 ans plus tard, le Roi Léopold de Belgique et sa famille, après leur déportation en Allemagne. De là il tente une invraisemblable odyssée pour retourner à Budapest où le peuple dans son immense majorité l’attend. L’amiral Horthy, qu’il rencontre le matin de Pâques, le trahit. Renvoyé en Suisse, cette fois sur le lac des 4 cantons, il tentera encore une ultime fois de regagner son trône, sur la demande pressante du Pape, qui voit dans la monarchie hongroise le meilleur moyen de lutter contre le bolchevisme et l’oppression soviétique déjà menaçante pour les pays de l’Est. (L’histoire hélas confirmera cette intuition).

           Parti en avion privé, cette fois accompagné de l’Impératrice, tout se termine dramatiquement sur une… locomotive !... Et c’est encore une fois la trahison et l’échec. Mais on ne peut qu’être en admiration devant son audace, son courage, sa ténacité, sa confiance en Dieu à toute épreuve.

           De Hongrie – la Suisse les refusant – ils sont emmenés sur un bateau de la Marine anglaise, sans savoir la destination, jusqu’à l’île… d’Elbe, pardon ! de Madère. Il peut enfin être tout entier aux siens, menant une vie familiale toute simple (pique-niques compris). Il s’adonne à une intense vie de prière, devenue toute contemplative, autour du tabernacle de la villa Victoria, puis la villa Quinta do Monte.

           Ils connaissent une extrême pauvreté, ne mangeant pas toujours à leur faim, la république autrichienne ayant confisqué tous ses biens, et les pays de l’Entente rechignant à l’aider. L’hiver, avec son brouillard à 800m d’altitude, sans chauffage, lui sera fatal. Gravement malade - catarrhe bronchique et congestion du poumon droit -, il hésite à appeler un médecin, n’ayant pas de quoi le payer. « Jamais il ne voulait apparaître martyr ou réfugié. Jamais il n’a condamné ceux qui l’ont trahi, et si, devant lui, on en médisait, il prenait leur défense. Cette grandeur d’âme a préservé son entourage et sa maison du désespoir et de l’anxiété » dira un de ses fidèles, le comte Karolyi.

           Même ses ennemis l’avouaient : « On pouvait lui parler comme à son propre frère ». Quel éloge splendide !

           La famille prie sans cesse pour lui et autour de lui. Otto veut acheter une statuette de la Vierge de Lourdes à placer dans un arbre, en ex-voto en cas de guérison.

           Il vit sa passion, comme on célèbre une Eucharistie. Le 30 mars : « N’est-ce pas excellent d’avoir une confiance illimitée dans le Sacré Cœur ? Sinon mon état serait insupportable ».

            Son abandon est celui d’un petit enfant dans les bras de sa Mère.

 

 Le passage à son trône céleste

 

            1er avril 1922 : jour béni de sa Pâques. Il veut partir devant le Corps de son Roi, c’est-à-dire devant le Très Saint Sacrement exposé, sur une petite table devant son lit. Il confesse : « Je pardonne à tous mes ennemis, à tous ceux qui m’ont offensé ». Et d’ajouter : « Que tout est bien quand on sait la volonté de Dieu. Tous mes efforts ont tendus toujours à connaître le plus clairement possible la volonté de Dieu en toutes choses, et à m’y conformer. Cela de la manières la plus parfaite possible ».

            Dans son dernier adieu, il prononce le nom de chacun des ses huit enfants, litanie d’amour paternel. Mais à cet instant décisif, il voit plus loin que sa famille… Le dernier regard de ses yeux de chair, il le réserve à son Seigneur. Fixant la Sainte Hostie : « J’offre ma vie pour mon peuple ».

           N’avait-il pas dit quelques jours plus tôt : « Je dois beaucoup souffrir, afin que mes peuples puissent se retrouver tous ensemble… » C’est comme si son regard s’élargissait sur ces peuples qui lui avaient été confiés, et comme s’il répandait sur eux son ultime bénédiction impériale, royale.

           Offrande prophétique. Après la dislocation, il les voit à nouveau, d’une manière ou d’une autre, rassemblés. N’est-ce pas la vision de l’Union Européenne, dans la mesure où elle demeure fidèle à ses racines chrétiennes, sans quoi elle va vite mourir, tel un arbre déraciné.

           Mais précisément ce seront ces peuples-là, de la mittel Europa – si ignorés dans ce binôme Est-Ouest auquel on réduit l’Europe – qui sauveront l’Europe de la paganisation, c’est-à-dire de la déshumanisation. Le grand pèlerinage au sanctuaire marial de Mariazell, si cher à la famille impériale, comme à toute cette zone de l’Europe, en mai dernier, n’a-t-il pas préfiguré l’Europe de demain, c’est-à-dire spirituelle : les Chefs d’Etat ou Premiers ministres des huit pays du Centre-Europe, y ont consacrés leurs peuples à la Reine de l’Europe. Prophétie : ce cœur géographique de l’Europe en deviendra le cœur spirituel. Et l’Europe en sera sauvée. Cela par la grâce de l’ultime intercession du leur dernier et, tout jeune souverain[3].

           Les funérailles sont célébrées dans la ferveur et la simplicité, enveloppées d’une douce paix, après une longue procession de la montagne à la cathédrale de Funchal, où il est encielé. Des musiciens hongrois gitans lui offrent l’émouvant hommage de leurs chants. Sur la stèle : « Adorans S.S.Sacramentum praesens. Dicens : Fiat voluntas tua ! »

           Ce sera, 67 ans plus tard, en 1989, que l’Autriche pourra lui rendre un vibrant hommage public et unanime, à travers les funérailles nationales qu’elle a magnifiquement donné à l’Impératrice Zita, retrouvant sa terre adoptive et tant aimée, après 71 années d’exil, en Espagne, en France, en Belgique, et en Suisse. A cette époque seul le Roi d’Espagne avait réservé un accueil magnifique à la famille impériale, lui offrant le palais royal d’été près de Madrid.

 Encore un mot pour finir :

           Quelques jours avant sa Pâques, il tient – malgré les risques de contagion qui l’isolait douloureusement de ses enfants – à ce qu’Otto soit témoin de sa mort : « Il faut qu’il sache ce que doit faire en pareil cas un roi, un catholique, un homme ! » Son père lui apprend à mourir comme il lui a appris à vivre et l’a préparé à régner. Il a 9 ans. Dans quelques heures il sera l’Empereur d’Autriche et le Roi de Hongrie, par le seul fait de l’entrée au Royaume céleste de son père.

 

 

[1] Voir son passionnant « mémoires d’Europe », Criterion 1994

[2] Cité par Michel Dugast Rouillé, dans Charles de Habsbourg, le dernier empereur, Ed. Racine, 2003

[3] Voir mon article dans l’Homme Nouveau du 4 juillet 2004