Bernardin, cardinal Gantin :

un prince de l’Eglise au cœur d’enfant.

Quelques souvenirs à bâton rompu...

 

 

         Un écho (avec décalage horaire) au concert de louange qui a enveloppé notre bien-aimé père et frère lors de son encièlement, voici 4 mois. En toute simplicité, quelques souvenirs personnels.

         Etonnante notre première rencontre ! Partant au Liban en pleine guerre (en 1981), je voulais rencontrer le Président de « Justice et Paix ». Un prêtre m’accueille et me tient longtemps conversation. La fin de l’heure approchant, le croyant un secrétaire, je me risque : « Serait-il tout de même possible rencontrer, pendant les quelques minutes qui me restent, le Cardinal ? » « …Mais, c’est moi-même ! » Il paraissait si jeune !

 

        Une des plus grandes grâces de ma vie : être ordonné par lui – en tant que légat du Pape - au Congrès eucharistique international de Lourdes en 1981. Jean-Paul II était encore cloué sur son lit d’hôpital suite à l’attentat du 13 mai : c’est de là qu’il envoya un touchant message aux ordinands que nous étions. Jamais je n’oublierai la rencontre préparatoire avec le Cardinal au chalet épiscopal. Ni surtout la manière tellement intense avec laquelle il m’a massé les mains avec le saint Chrême, pour que j’en sois imprégné à tout jamais.

 

        Très vite après l’Ordination, le retrouvant à Rome, il me demanda explicitement de partir au Bénin, bénir en son nom sa chère vieille maman – me confiant un cadeau pour elle – sans oublier les Bénédictines de Toffo. Me demandant aussi de prêcher une retraite à ce Grand Séminaire de Ouidah qui l’avait tant marqué. Un véritable envoi en mission. Me proposant enfin de venir lui en rendre compte. Quelle confiance au tout jeune prêtre que j’étais encore !

 

        Lors de la première JMJ de Rome (1984), avec Dominique You - maintenant évêque au Brésil, qui avait été ordonné avec moi - nous désirions beaucoup concélébrer à sa Messe pour un bon millier de jeunes français à Sainte Marie Majeure. Mais seuls les évêques le pouvaient. Nous nous glissons subrepticement à la sacristie à eux réservée. Le sacristain tente de nous expulser. Le cardinal, les yeux fermés, se préparait intensément à célébrer. A l’instant où l’ordre nous est donné de partir illico presto, il ouvre les yeux, nous aperçoit et se précipite vers nous, et devant tous les évêques : « Ah ! Les voilà, mes fils ! » Et au sacristain : « Davvero, sono miei figli carissimi ! ». Nous voilà sauvés d’une situation tragi-comique. Mais ce n’est pas fini : d’autorité il nous fait placer à sa droite et à sa gauche, au grand dam du cérémoniaire car ces places sont réservées soit aux diacres, soit aux évêques. Il commence la Messe en nous présentant à l’assemblée des jeunes : « Les voilà les prophètes de la joie ! ». Cette expression si belle, je la réservais toujours à saint Jean-Baptiste. Et d’ajouter tout de suite - heureusement pour notre humilité : « Vous aussi, vous devez tous devenir des prophètes de la joie ! »

 

        Depuis, je devais bien souvent le retrouver. Il m’avait fait promettre de passer le voir chaque fois que je viendrais à Rome, en fait, une ou deux fois l’an. Il m’invitait souvent à concélébrer avec lui sa Messe matinale et à prendre un repas ensemble. J’étais touché de le voir, à chaque Messe, prendre la peine de faire une petite homélie uniquement pour ces merveilleuses petites consacrées qui veillaient avec tant de sollicitude sur lui. Qu’elles en soient à jamais bénies !

Chaque fois il me montrait dans son bréviaire la liste de tous les prêtres qu’il avait ordonné m’assurant prier chaque jour pour chacun.

        Pendant nos rencontres, que de choses nous partagions ensemble ! Tout le passionnait de la vie de l’Eglise dans le monde. Il me demandait invariablement de lui parler de mes dernières missions, surtout dans les pays d’Afrique. Je l’ai vu les larmes aux yeux au moment de la guerre intestine du Rwanda, ce Rwanda tant aimé où j’ai vécu les douze années les plus claires de ma vie. Une autre fois où je l’ai surpris au bord des larmes, c’était pour l’affaire Gaillot.

Dans plusieurs pays, je suivais de près ou précédais de peu une de ses propres missions, comme à Tahiti-les-fruits. Si c’était après lui, je lisais ses discours pour en faire une piqûre- rappel.

 

       Autre passion : la jeunesse. Il aimait tant notre école d’évangélisation Jeunesse-Lumière, qu’il avait la bonté de recevoir chaque année à la Congrégation des évêques. Pour cela, il avait dû bousculer les habitudes de ce Dicastère. Imaginez la scène : on n’avait jamais vu, de mémoire de prélat, des jeunes se caler dans les fauteuils rouges autour de la grande table ovale, où ne siégeait pratiquement que des évêques ! Le pire : faute de fauteuils, bon nombre devaient s’accroupir sur le marbre blanc. Cela amusait le Cardinal mais exaspérait les minutandi. Lors des présentations, lorsqu’il connaissait leur pays d’origine il leur en disait quelques mots gentils, attentif à chacun. Il les mettait à l’aise leur posant des questions pertinentes ou répondant aux leurs. Une fois il les a vivement exhortés à profiter de leur jeunesse pour apprendre le maximum de langues, leur avouant combien il souffrait d’en connaître si peu ! (évidemment, jeune, il n’aurait pas soupçonné tous les ministères qui l’attendraient).

         C’était évidemment un de nos Dicastères préférés, avec celui d’un certain cardinal Ratzinger, nous recevant aussi chaque année, avec sa souriante, exquise délicatesse.

 

Exceptionnellement une fois, il nous a reçu non à la Congrégation mais dans l’appartement privé de son voisin, au 3ième du Palazzo San Callisto, celui du cher cardinal Etchégaray, son grand ami. Pour nous simplifier l’agenda, il voulut faire d’une pierre deux coups.         Et voilà les deux compères rouges, donnant gentiment ensemble leurs témoignages personnels.

Pendant de longues années, je recevais des cartes postales de différents pays, généralement exotiques, avec quelques mots griffonnés à la hâte, et en guise de signature, une griffe. Ce n’est que bien plus tard que j’en découvris l’auguste auteur… C’était donc lui qui, à l’autre bout du monde, pensait encore à moi, son pauvre petit ordonné de Lourdes, signe de son extraordinaire délicatesse envers chacun.

 

          Comme pour l’épisode de Sainte Marie Majeure, une autre circonstance fâcheuse s’est tournée en bien. Il m’avait invité à dîner chez lui avec le P. Joseph Vandrisse – illustre correspondant du Figaro – et deux ou trois autres invités. Je me pointe à l’heure du rendez-vous. Une religieuse ouvre la porte, dans tous ses états elle s’écrie : « Mais qu’est qui s’est passé ? C’était hier soir ! Il vous a attendu pendant une heure avant de dîner ! » Je m’étais trompé de jour ! Catastrophé, je me confonds en excuses et m’apprête à partir. « Non, non ! Restez, il rentre vers 22 heures et sera trop triste de vous avoir encore manqué. » Enfin, rentré après une longue journée fatigante, il m’étreint sur sa poitrine, coupe court à mes excuses confuses ne me faisant aucun reproche (comme Jésus avec Pierre au bord du lac) mais me dit : « Nous allons faire mieux. Vous allez rester pour la nuit, comme cela nous aurons le temps de nous voir plus tranquillement qu’au dîner avec les autres invités. » Et jusqu’à minuit nous avons devisé, Jésus sûrement entre nous deux ! Le lendemain, après le petit déjeuner, il tenait à me ramener en voiture à Saint-Pierre, histoire de prolonger le partage. Redescendant dans l’ascenseur, il me regarde droit dans les yeux : « L’Eglise aujourd’hui a gravement manqué sa mission sur un point. Elle n’a pas su donner aux jeunes suffisamment d’entraîneurs. » Ce mot, je ne l’ai jamais oublié. Il n’a pas dit éducateurs, instructeurs, professeurs. Il a dit « entraîneurs ». Ceux qui entraînent : comme un coach ou un premier de cordée. Il y reviendra – ce qui m’a profondément ému - dans la si belle préface qu’il a tenu à faire pour mon livre « Dans tes mains le cosmos, lettre à un jeune prêtre » (récemment réédité au Sarment-Jubilé). Quelle grâce d’avoir été introduit par celui-là même par qui j’avais reçu le Sacerdoce de Jésus ! (Dans le rite byzantin – que je célèbre aussi, avec grande joie - le célébrant doit toujours mentionner dans les diptyques le nom de son consécrateur).

           Notre dernière rencontre sur terre était dans son dernier appartement au Vatican, quelques semaines avant son retour au pays et juste après une douloureuse opération aux yeux. Son esprit était toujours aussi vivace, et son cœur plongé comme jamais dans celui de Jésus. Dans sa vulnérabilité et sa fragilité, il était comme un tout petit enfant tout abandonné, tout confiant dans les bras de cette Maman et Reine qu’il affectionnait si tendrement et qui est venue le chercher en ce beau 13 mai cher à son cœur.

Pour clore, évoquer un fait qui m’a marqué.

 

           J’aimais la lenteur avec laquelle, en célébrant la Messe, il reposait Jésus après l’élévation. Lors de la Messe des JMJ à Sainte Marie Majeure, évoquée au début, il s’est passé un fait surprenant. Pendant l’Agnus Dei, il est tout à coup saisi dans tout son être. Il reste là, immobilisé, les yeux rivés sur l’hostie, penché sur elle. Une, deux, trois minutes. Il ne bouge toujours pas. Le chantre reprend indéfiniment le « Dona nobis pacem » mais finit par s’arrêter. Une chape de silence tombe sur l’assemblée. On finit par comprendre qu’il se passe quelque chose d’anormal (je pensais au peuple dehors, quand Zacharie est bloqué dans le Saint, au Temple). Le cérémoniaire, prodigieusement agacé, se met à gesticuler et même, dans une ultime tentative de le rappeler à l’ordre, frappe l’autel avec un missel. L’évêque à côté de moi me souffle à l’oreille : « Essaie de le secouer, de le pincer… fais quelque chose ». Je réponds : « Je préfère respecter sa prière. Si elle vient de Dieu, c’est à Dieu d’y mettre fin. » Minutes lourdes d’éternité. Puis, tout à coup, il « revient » à lui. Après un instant d’hésitation, sas d’atterrissage, il continue : « Voici l’Agneau de Dieu… » Cette espèce d’extase a plus marqué les jeunes et les prêtres présents que toutes les homélies du monde sur l’Eucharistie.

          Comment en douter ? Tout ce qu’il a été pour l’Eglise, pour son peuple tant aimé, pour tant et tant d’entre nous, il le demeure, mais comme décuplé dans la Gloire de son Seigneur. Plus besoin désormais d’aller à Rome pour le retrouver, pour partager son humble, ardente prière. A chaque Messe, chaque adoration, ne sommes-nous pas eucharistiquement interconnectés avec les Noces éternelles de l’Agneau ? Il les célèbre désormais tout entier saisi, à jamais, par le Mystère en sa plénitude de beauté, et non plus pendant quelques minutes fugitives…

 

 

Bernardin, cardinal Gantin :

un prince de l’Eglise au cœur d’enfant.

Quelques souvenirs à bâton rompu...

 

 

         Un écho (avec décalage horaire) au concert de louange qui a enveloppé notre bien-aimé père et frère lors de son encièlement, voici 4 mois. En toute simplicité, quelques souvenirs personnels.

         Etonnante notre première rencontre ! Partant au Liban en pleine guerre (en 1981), je voulais rencontrer le Président de « Justice et Paix ». Un prêtre m’accueille et me tient longtemps conversation. La fin de l’heure approchant, le croyant un secrétaire, je me risque : « Serait-il tout de même possible rencontrer, pendant les quelques minutes qui me restent, le Cardinal ? » « …Mais, c’est moi-même ! » Il paraissait si jeune !

 

        Une des plus grandes grâces de ma vie : être ordonné par lui – en tant que légat du Pape - au Congrès eucharistique international de Lourdes en 1981. Jean-Paul II était encore cloué sur son lit d’hôpital suite à l’attentat du 13 mai : c’est de là qu’il envoya un touchant message aux ordinands que nous étions. Jamais je n’oublierai la rencontre préparatoire avec le Cardinal au chalet épiscopal. Ni surtout la manière tellement intense avec laquelle il m’a massé les mains avec le saint Chrême, pour que j’en sois imprégné à tout jamais.

 

        Très vite après l’Ordination, le retrouvant à Rome, il me demanda explicitement de partir au Bénin, bénir en son nom sa chère vieille maman – me confiant un cadeau pour elle – sans oublier les Bénédictines de Toffo. Me demandant aussi de prêcher une retraite à ce Grand Séminaire de Ouidah qui l’avait tant marqué. Un véritable envoi en mission. Me proposant enfin de venir lui en rendre compte. Quelle confiance au tout jeune prêtre que j’étais encore !

 

        Lors de la première JMJ de Rome (1984), avec Dominique You - maintenant évêque au Brésil, qui avait été ordonné avec moi - nous désirions beaucoup concélébrer à sa Messe pour un bon millier de jeunes français à Sainte Marie Majeure. Mais seuls les évêques le pouvaient. Nous nous glissons subrepticement à la sacristie à eux réservée. Le sacristain tente de nous expulser. Le cardinal, les yeux fermés, se préparait intensément à célébrer. A l’instant où l’ordre nous est donné de partir illico presto, il ouvre les yeux, nous aperçoit et se précipite vers nous, et devant tous les évêques : « Ah ! Les voilà, mes fils ! » Et au sacristain : « Davvero, sono miei figli carissimi ! ». Nous voilà sauvés d’une situation tragi-comique. Mais ce n’est pas fini : d’autorité il nous fait placer à sa droite et à sa gauche, au grand dam du cérémoniaire car ces places sont réservées soit aux diacres, soit aux évêques. Il commence la Messe en nous présentant à l’assemblée des jeunes : « Les voilà les prophètes de la joie ! ». Cette expression si belle, je la réservais toujours à saint Jean-Baptiste. Et d’ajouter tout de suite - heureusement pour notre humilité : « Vous aussi, vous devez tous devenir des prophètes de la joie ! »

 

        Depuis, je devais bien souvent le retrouver. Il m’avait fait promettre de passer le voir chaque fois que je viendrais à Rome, en fait, une ou deux fois l’an. Il m’invitait souvent à concélébrer avec lui sa Messe matinale et à prendre un repas ensemble. J’étais touché de le voir, à chaque Messe, prendre la peine de faire une petite homélie uniquement pour ces merveilleuses petites consacrées qui veillaient avec tant de sollicitude sur lui. Qu’elles en soient à jamais bénies !

Chaque fois il me montrait dans son bréviaire la liste de tous les prêtres qu’il avait ordonné m’assurant prier chaque jour pour chacun.

        Pendant nos rencontres, que de choses nous partagions ensemble ! Tout le passionnait de la vie de l’Eglise dans le monde. Il me demandait invariablement de lui parler de mes dernières missions, surtout dans les pays d’Afrique. Je l’ai vu les larmes aux yeux au moment de la guerre intestine du Rwanda, ce Rwanda tant aimé où j’ai vécu les douze années les plus claires de ma vie. Une autre fois où je l’ai surpris au bord des larmes, c’était pour l’affaire Gaillot.

Dans plusieurs pays, je suivais de près ou précédais de peu une de ses propres missions, comme à Tahiti-les-fruits. Si c’était après lui, je lisais ses discours pour en faire une piqûre- rappel.

 

       Autre passion : la jeunesse. Il aimait tant notre école d’évangélisation Jeunesse-Lumière, qu’il avait la bonté de recevoir chaque année à la Congrégation des évêques. Pour cela, il avait dû bousculer les habitudes de ce Dicastère. Imaginez la scène : on n’avait jamais vu, de mémoire de prélat, des jeunes se caler dans les fauteuils rouges autour de la grande table ovale, où ne siégeait pratiquement que des évêques ! Le pire : faute de fauteuils, bon nombre devaient s’accroupir sur le marbre blanc. Cela amusait le Cardinal mais exaspérait les minutandi. Lors des présentations, lorsqu’il connaissait leur pays d’origine il leur en disait quelques mots gentils, attentif à chacun. Il les mettait à l’aise leur posant des questions pertinentes ou répondant aux leurs. Une fois il les a vivement exhortés à profiter de leur jeunesse pour apprendre le maximum de langues, leur avouant combien il souffrait d’en connaître si peu ! (évidemment, jeune, il n’aurait pas soupçonné tous les ministères qui l’attendraient).

         C’était évidemment un de nos Dicastères préférés, avec celui d’un certain cardinal Ratzinger, nous recevant aussi chaque année, avec sa souriante, exquise délicatesse.

 

Exceptionnellement une fois, il nous a reçu non à la Congrégation mais dans l’appartement privé de son voisin, au 3ième du Palazzo San Callisto, celui du cher cardinal Etchégaray, son grand ami. Pour nous simplifier l’agenda, il voulut faire d’une pierre deux coups.         Et voilà les deux compères rouges, donnant gentiment ensemble leurs témoignages personnels.

Pendant de longues années, je recevais des cartes postales de différents pays, généralement exotiques, avec quelques mots griffonnés à la hâte, et en guise de signature, une griffe. Ce n’est que bien plus tard que j’en découvris l’auguste auteur… C’était donc lui qui, à l’autre bout du monde, pensait encore à moi, son pauvre petit ordonné de Lourdes, signe de son extraordinaire délicatesse envers chacun.

 

          Comme pour l’épisode de Sainte Marie Majeure, une autre circonstance fâcheuse s’est tournée en bien. Il m’avait invité à dîner chez lui avec le P. Joseph Vandrisse – illustre correspondant du Figaro – et deux ou trois autres invités. Je me pointe à l’heure du rendez-vous. Une religieuse ouvre la porte, dans tous ses états elle s’écrie : « Mais qu’est qui s’est passé ? C’était hier soir ! Il vous a attendu pendant une heure avant de dîner ! » Je m’étais trompé de jour ! Catastrophé, je me confonds en excuses et m’apprête à partir. « Non, non ! Restez, il rentre vers 22 heures et sera trop triste de vous avoir encore manqué. » Enfin, rentré après une longue journée fatigante, il m’étreint sur sa poitrine, coupe court à mes excuses confuses ne me faisant aucun reproche (comme Jésus avec Pierre au bord du lac) mais me dit : « Nous allons faire mieux. Vous allez rester pour la nuit, comme cela nous aurons le temps de nous voir plus tranquillement qu’au dîner avec les autres invités. » Et jusqu’à minuit nous avons devisé, Jésus sûrement entre nous deux ! Le lendemain, après le petit déjeuner, il tenait à me ramener en voiture à Saint-Pierre, histoire de prolonger le partage. Redescendant dans l’ascenseur, il me regarde droit dans les yeux : « L’Eglise aujourd’hui a gravement manqué sa mission sur un point. Elle n’a pas su donner aux jeunes suffisamment d’entraîneurs. » Ce mot, je ne l’ai jamais oublié. Il n’a pas dit éducateurs, instructeurs, professeurs. Il a dit « entraîneurs ». Ceux qui entraînent : comme un coach ou un premier de cordée. Il y reviendra – ce qui m’a profondément ému - dans la si belle préface qu’il a tenu à faire pour mon livre « Dans tes mains le cosmos, lettre à un jeune prêtre » (récemment réédité au Sarment-Jubilé). Quelle grâce d’avoir été introduit par celui-là même par qui j’avais reçu le Sacerdoce de Jésus ! (Dans le rite byzantin – que je célèbre aussi, avec grande joie - le célébrant doit toujours mentionner dans les diptyques le nom de son consécrateur).

           Notre dernière rencontre sur terre était dans son dernier appartement au Vatican, quelques semaines avant son retour au pays et juste après une douloureuse opération aux yeux. Son esprit était toujours aussi vivace, et son cœur plongé comme jamais dans celui de Jésus. Dans sa vulnérabilité et sa fragilité, il était comme un tout petit enfant tout abandonné, tout confiant dans les bras de cette Maman et Reine qu’il affectionnait si tendrement et qui est venue le chercher en ce beau 13 mai cher à son cœur.

Pour clore, évoquer un fait qui m’a marqué.

 

           J’aimais la lenteur avec laquelle, en célébrant la Messe, il reposait Jésus après l’élévation. Lors de la Messe des JMJ à Sainte Marie Majeure, évoquée au début, il s’est passé un fait surprenant. Pendant l’Agnus Dei, il est tout à coup saisi dans tout son être. Il reste là, immobilisé, les yeux rivés sur l’hostie, penché sur elle. Une, deux, trois minutes. Il ne bouge toujours pas. Le chantre reprend indéfiniment le « Dona nobis pacem » mais finit par s’arrêter. Une chape de silence tombe sur l’assemblée. On finit par comprendre qu’il se passe quelque chose d’anormal (je pensais au peuple dehors, quand Zacharie est bloqué dans le Saint, au Temple). Le cérémoniaire, prodigieusement agacé, se met à gesticuler et même, dans une ultime tentative de le rappeler à l’ordre, frappe l’autel avec un missel. L’évêque à côté de moi me souffle à l’oreille : « Essaie de le secouer, de le pincer… fais quelque chose ». Je réponds : « Je préfère respecter sa prière. Si elle vient de Dieu, c’est à Dieu d’y mettre fin. » Minutes lourdes d’éternité. Puis, tout à coup, il « revient » à lui. Après un instant d’hésitation, sas d’atterrissage, il continue : « Voici l’Agneau de Dieu… » Cette espèce d’extase a plus marqué les jeunes et les prêtres présents que toutes les homélies du monde sur l’Eucharistie.

          Comment en douter ? Tout ce qu’il a été pour l’Eglise, pour son peuple tant aimé, pour tant et tant d’entre nous, il le demeure, mais comme décuplé dans la Gloire de son Seigneur. Plus besoin désormais d’aller à Rome pour le retrouver, pour partager son humble, ardente prière. A chaque Messe, chaque adoration, ne sommes-nous pas eucharistiquement interconnectés avec les Noces éternelles de l’Agneau ? Il les célèbre désormais tout entier saisi, à jamais, par le Mystère en sa plénitude de beauté, et non plus pendant quelques minutes fugitives…